Chez le marchand de bonnets, de fichus, etc., tout est rempli de pancartes contraires. Partout, vous voyez écrit en grosses lettres, avec des points d’exclamation:
«Immense rabais! 75 pour 100 au-dessous du cours!!!—bon marché extraordinaire!!!—châles de cachemire à 35 francs!!!—manchons d’hermine à 7 francs!!!—manteaux de velours pour rien!!!—mantilles de dentelle pour moins que rien!!!»
Si bien que, si cet état de choses dure encore quelque temps, on sera obligé, vu le bon marché croissant des choses inutiles et la cherté sans cesse augmentant des choses nécessaires à la vie, de faire ce que, selon Tallemant des Réaux, faisait madame de Puisieux, laquelle mangeait avec ravissement de la dentelle hachée menu comme chair à pâté et assaisonnée de diverses sauces et condiments comme tout autre mets.
Certes, voilà quelque chose que le philosophe qui vit loin du monde ne devinera qu’en cherchant quelle est la plus grande folie à laquelle puisse se livrer un peuple entier.
Chacun en France, et surtout à Paris, veut paraître plus qu’il n’est; mais cette passion coûte cher: elle a besoin, pour se satisfaire, que chacun dépense un peu plus qu’il n’a. Cela ruine en totalité tout le monde et n’arrive pas au résultat si ardemment cherché. En effet, si celui qui a douze cents francs de revenu fait semblant d’en avoir trois mille, et, pour cela, rogne sur les besoins pour ajouter au luxe extérieur, celui qui a les trois mille francs, objet de son envie, veut à son tour faire croire qu’il en a six mille, but dont celui qui les a réellement s’éloigne avec autant d’ardeur que s’en rapproche celui qui ne les a pas; de sorte que les distances sont toujours les mêmes, et que, pour prix de tant de privations et de mensonges laborieux, tout le monde se trouve au même point relatif qu’auparavant, et que le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de misère et de pauvreté, même pour les gens que la fortune avait voulu en affranchir.
Supposez, en effet, qu’un caporal passe sergent; si chaque sergent passe sergent-major, chaque sergent-major sous-lieutenant, etc.; si, en même temps, chaque soldat se fait caporal, personne n’aura changé de situation.
Certes, il est bon et utile que les étoffes chaudes, mais grossières, soient à assez bon marché pour que même les gens les plus pauvres en puissent acheter; mais il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’hermine, le cachemire et la dentelle se payent dix fois plus cher qu’aujourd’hui, vingt fois plus cher, cent fois plus cher. Les femmes qui n’en pourraient acheter en seraient quittes pour être belles de leur taille, de leurs grâces, de leurs cheveux, de leurs yeux, de leurs dents, de leur modestie, pour être belles de leur beauté.
D’ailleurs, si c’était très-cher, on se résignerait sans chagrin à s’en passer. C’est une terrible chose que d’abaisser ainsi, comme on fait, la branche à laquelle est attaché le fruit défendu. Aucune femme, jusqu’ici, n’a exigé, je pense, une étoile pour mettre dans ses cheveux; mais descendez les étoiles jusqu’aux cimes des peupliers, et aucune ne pourra s’en passer.
Où serait le mal de reporter sur ces futilités les impôts qui pèsent si lourdement sur les objets de première nécessité, sur les choses indispensables à la vie?
Sous prétexte de protéger certaines industries, on protège en France certains industriels, et cette protection coûte beaucoup trop cher au pays. Heureusement même que cela coûte si cher, que le pays ne pourra plus payer, et que cette absurdité mourra de pléthore ou de faim.