Dans un vaste atelier sont deux jeunes gens: l’un est devant un chevalet et profite des dernières lueurs du jour; l’autre, étendu sur un vaste divan rouge, fume nonchalamment une longue pipe et retourne dans ses mains une lettre encore non décachetée. Tous deux portent des cheveux longs et des moustaches. Demain, peut-être, ils auront la tête et le menton rasés; après demain, ils laisseront repousser la barbe sous la lèvre inférieure.

—Je ne sais pourquoi, dit le fumeur, j’hésite à envelopper cette lettre dans le sort auquel je condamne les autres depuis deux mois. J’ai quelque regret de la brûler sans la lire, d’autant plus que c’est l’écriture de mon père. Je devine à peu près le contenu des deux missives qu’il m’a adressées précédemment. La première contenait nécessairement des reproches et des menaces; la seconde, probablement, des reproches et des conseils. Il n’est pas impossible que je trouve dans celle-ci un bon sur la poste. Parbleu! ajouta-t-il après avoir parcouru les premières lignes, je ne m’étais pas trompé: mon correspondant est chargé de me remettre cent francs.

—Cent francs! s’écria l’autre en posant sa brosse.

—Cent francs, répondit le fumeur.

—Allons, les pères valent mieux que leur réputation; pour moi, je n’aurai mon pain quotidien que lorsque je pourrai dire: Notre père, qui êtes aux cieux.

»En attendant, il me fait une recommandation très-importante. Mon oncle de l’Arsenal est malade; il me presse de l’aller voir; c’est un oncle à héritage, et je n’y suis allé qu’une seule fois depuis trois ans.

—Tu as tort.

—Il n’est pas difficile d’être sage pour les autres. Je tâcherai d’y aller demain. Mais je ne sais pas trop le chemin.

—Je te ferai une carte.

—Voilà qui est bien.