J'ai acheté, il y a trois ans, un tapis ruineux pour le mettre dans mon cabinet de travail; c'est ainsi que j'appelle une chambre assez bien arrangée, où je m'enferme parfois pour ne rien faire et ne pas être interrompu. Ce tapis représente des feuillages d'un vert sombre parsemés de grandes fleurs rouges. Hier, mes yeux sont tombés sur mon tapis, et je me suis aperçu que les couleurs en étaient fort passées, que le vert en est devenu d'un verdâtre assez laid, que le rouge est fané d'une manière déplorable, et que la laine est râpée et montre la corde sur tout l'espace qui conduit de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à mon fauteuil au coin de ma cheminée. Ce n'est pas tout; en dérangeant une énorme et pesante table de bois sculpté, j'ai fait un accroc au tapis. Tout cela m'a effrayé à un certain point; j'ai fait recoudre la déchirure, mais je n'ai pu rendre la fraîcheur au feuillage ni l'éclat aux fleurs rouges. Mais ce matin, en me promenant au jardin, je me suis arrêté devant la pelouse qui en est à peu près le milieu.

A la bonne heure! me suis-je dit, voilà un tapis comme je les aime; toujours frais, toujours beau, toujours riche. En effet il m'a coûté soixante livres de graines de gazon, à cinq sous la livre, c'est-à-dire quinze francs, et il est à peu près du même âge que celui de mon cabinet, qui m'a coûté cent écus. Celui de cent écus n'a subi que de tristes changements; il est aujourd'hui pauvre, et plus pauvre qu'un autre de toute sa splendeur ternie, râpé, honteux, rapiécé. Celui-ci devient chaque année plus beau, plus vert, plus touffu. Et avec quel luxe il change et se renouvelle! Au printemps, il est d'un vert pâle et semé de petites marguerites blanches et de quelques violettes. Un peu après, le vert devient plus foncé, et les marguerites sont remplacées par des boutons d'or vernissés. Aux boutons d'or succèdent les trèfles rose et blanc. A l'automne, mon tapis prend une teinte un peu jaune, et au lieu du trèfle rose et du trèfle blanc, il est semé de colchiques qui sortent de terre comme de petits lis violets. L'hiver, il est blanc de neige à éblouir les yeux. Puis, au printemps, comme dans l'automne, on a quelquefois marché et dansé dessus, comme il est un peu écrasé, déchiré, il se raccommode de lui-même, de telle façon qu'on ne peut plus retrouver ses blessures ni même leurs cicatrices; pendant que mon autre tapis reste là avec ses éternelles fleurs rouges, qui ne font qu'enlaidir chaque jour, et avec ses déchirures mal recousues.

Mon Dieu! que je suis donc riche!

M'écrirez-vous comme vous me l'avez promis? Moi, je vous écrirai mon voyage; je ne sais trop où vous l'envoyer, vos lettres me diront où et quand je puis le faire. Mais qu'allez-vous donc voir là-bas que vous ne puissiez voir ici? Je vais essayer de me décrire, comme de votre part, quelque pays lointain. Voyons:

«Le ciel est gris comme une lourde coupole de plomb, la terre est couverte d'un linceul de neige; les arbres livrent aux vents aigres leurs noirs squelettes; à leurs pieds naissent et végètent les champignons vénéneux; les fleurs sont mortes; l'eau glacée est immobile entre ses rivages sans herbe. Ceux qui tiennent absolument à appeler les fontaines des miroirs ou les bergères contemplent leurs naïfs attraits et arrangent leur simple parure, ceux qui ne voient dans la nature que ce qu'ils ont lu préalablement dans les livres, sont obligés de dire que leurs poétiques miroirs sont tournés du côté du vif argent. Quelques sapins, dans leur feuillage triste et sombre, donnent asile seulement à quelques oiseaux muets et hérissés par le froid, qui se disputent affamés les fruits laissés sur les arbres sans feuillage, les baies pourpres de l'aubépine, les baies écarlates des sorbiers, les baies oranges du buisson ardent, ou celles noires du troëne, ou bleuâtres du laurier-thym.

«Il n'y a dans l'air ni chant d'oiseaux, ni bourdonnement d'insectes, ni parfum de fleurs. Le soleil ne reste chaque jour que quelques heures à l'horizon; il se lève et se couche dans de pâles et tristes lueurs.»

Quel est ce pays? Si c'était vous, mon bon ami, qui m'écrivissiez ces lignes, vous appelleriez ces tristes climats la Norwège avec ses neiges et ses glaces. Pour moi, ce pays c'est mon jardin l'hiver, c'est mon jardin dans six mois; je n'ai qu'à attendre.

Je n'ai pas besoin non plus d'aller chercher à travers mille dangers, et, qui pis est, mille ennuis, les riches pays où l'on adore le soleil; j'attendrai quelques jours, et le soleil me fera chercher l'ombre et la fraîcheur. Il y aura des instants où les fleurs se pencheront languissamment, où on n'entendra dans les herbes séchées que les cris monotones de la sauterelle, où l'on ne verra dehors que les lézards.

Alors les nuits seront fraîches, douces et embaumées; les arbres en fleurs et pleins de rossignols, exhaleront des parfums et des mélodies célestes. Dans les gazons brilleront les lucioles, les vers luisants comme des violettes de feu.