Vous m'écrirez tout cela de quelque contrée de l'Amérique; moi, je vous l'écrirai après-demain de mon jardin. Les saisons qui se renouvellent sont les climats qui voyagent et qui me viennent trouver. Vos longs voyages ne sont que des visites fatigantes que vous allez rendre aux saisons, qui d'elles-mêmes seraient venues à vous.
Mais il est un autre pays, une ravissante contrée qu'on chercherait en vain sur les flots de la mer ou à travers les montagnes. En cette contrée, les fleurs n'exhalent pas seulement de suaves parfums, mais aussi d'enivrantes pensées d'amour. Chaque arbre, chaque plante y conte, dans un langage plus noble que la poésie et plus doux que la musique, des choses dont aucune langue humaine ne saurait même donner une idée. Le sable des chemins est d'or et de pierreries; l'air est rempli de chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que j'entends aujourd'hui, me semblent des coassements de grenouilles dans leurs marais fangeux. L'homme y est bon, grand, noble et généreux.
Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons chaque jour; tous les trésors de la terre, toutes les dignités réunies seraient un objet de risée si ou venait les offrir en échange d'une fleur fanée ou d'un vieux gant oublié sous une tonnelle de chèvrefeuille.
Mais qu'est-ce que je vous parle de chèvrefeuille! Pourquoi suis-je forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces charmantes régions. Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à l'inconstance, ni à la vieillesse, ni à la mort, ni à l'oubli qui est la mort du cœur. L'homme n'y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture; d'ailleurs un vieux banc de bois est là mille fois plus doux que l'édredon ailleurs; le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves charmants. L'âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une saveur si délicieuse, qu'il serait ridicule de les comparer aux ananas des autres régions. La vie y est plus douce que les rêves n'osent l'être dans les autres pays. Allez donc chercher ces poétiques contrées!
Hélas! en réalité, c'était un mauvais petit jardin dans un affreux quartier, quand j'avais dix-huit ans, quand j'étais amoureux, et quand celle que j'aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.
| ......J'ai si longtemps aimé |
| Un tout petit jardin sentant le renfermé. |
Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et sans relâche? N'est-ce donc rien que d'arriver successivement à tous les âges, d'y prendre et d'y laisser quelque chose? Tout ce qui nous entoure ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n'est-il pas un pays? Vous avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard. Croyez-vous trouver entre deux peuples, quelque éloignés qu'ils soient l'un de l'autre, autant de différences qu'entre vous enfant et vous vieillard?
Vous êtes dans l'enfance; l'homme y a les cheveux blonds, le regard assuré et limpide, le cœur allègre et joyeux; il aime tout, et tout semble l'aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien plus encore.
Il n'y a rien qui ne lui paie un tribut de joie, rien qui, pour lui, ne soit un jouet. Les papillons dans l'air, les bluets dans les blés, le sable des rivages, la luzerne des champs, les allées vertes des bois, tout lui donne des plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs mystérieux.
Vous arrivez à la jeunesse; le corps est souple et fort, le cœur noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de l'enfance; vous souriez avec amertume de l'importance que vous y avez attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous traitez avec le même sérieux; c'est le tour de l'amitié, de l'amour, de l'héroïsme, du dévouement, vous avez tout cela en vous, vous le cherchez chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne fleurissent pas en même temps dans tous les cœurs. Chez celui-ci, elles ne sont qu'en bouton; chez celui-là, elles sont depuis longtemps passées. Vous réclamez hautement l'accomplissement de vos désirs, comme vous réclameriez de saintes promesses. Il n'y a pas une fleur, pas un arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.