J'allai un soir, il y a deux ans, passer quelques heures chez une vieille femme, aimable, spirituelle et indulgente, qui demeure près de chez moi; elle aime passionnément les fleurs, et vous ne sauriez croire quelle coquetterie je mets à lui faire de beaux bouquets, comme je suis heureux de son étonnement lorsque je lui porte une fleur qu'elle ne connaît pas, ou seulement qui n'est pas connue dans le pays.
Hier, comme j'arrivais, je la trouvai avec un vieillard, qui depuis un an est venu prendre possession d'une grande propriété que lui a laissée un parent éloigné, à condition qu'il en prendrait le nom, et qu'en conséquence on appelle M. Descoudraies.
Il s'est fait présenter chez ma vieille amie, et j'ai lieu d'être jaloux de ses assiduités; ils se sont pris en amitié et passent à peu près toutes leurs soirées ensemble à jouer au trictrac.
Je saluai en silence pour ne pas interrompre la partie, puis, quand elle fut finie, j'offris à madame Lorgerel un bouquet de roses jaunes que j'avais apporté.
Mes roses étaient fort belles, et de plus les pluies de cette année sont cause que les roses jaunes ont mal fleuri; les miennes, abritées par l'avance d'un toit, sont peut-être les seules qui se soient bien épanouies. Madame Lorgerel se récria sur le beau bouquet.
M. Descoudraies n'avait rien dit, mais il paraissait préoccupé. Je le regardai avec étonnement, sans pouvoir comprendre l'influence mystérieuse de mes roses jaunes, mais bientôt madame Lorgerel parla d'autre chose et je crus m'être trompé.
Pour M. Descoudraies, il se mit à rire, et nous dit: Croiriez-vous que ce bouquet vient d'évoquer, comme par une opération magique, une époque tout entière de ma jeunesse.
Pendant cinq minutes j'ai eu vingt ans, pendant cinq minutes je suis redevenu amoureux d'une femme qui doit bien avoir soixante ans, si toutefois elle vit encore: il faut que je vous raconte cette histoire, c'est une circonstance qui a eu sur toute ma vie une grande influence, et dont le souvenir, aujourd'hui même où mon sang n'a plus de chaleur que bien juste ce qu'il m'en faut pour vivre et pour jouer au trictrac, ne laisse pas de m'émouvoir encore d'une manière extraordinaire.
J'avais vingt ans, il y a de cela un peu plus de quarante ans, je ne faisais que sortir du collége où on tenait alors les jeunes gens un peu plus longtemps qu'aujourd'hui; après avoir mûrement pesé pour moi, et sans moi, le choix d'un état, mon père m'annonça un matin qu'il avait obtenu pour moi une lieutenance dans le régiment de ***, en garnison dans une ville d'Auvergne, et m'enjoignit de me tenir prêt à partir le troisième jour.
Je fus un peu interdit pour plusieurs raisons, d'abord je n'aimais point l'état militaire, mais ç'aurait été là une objection facilement combattue; la vue d'un riche uniforme, quelques phrases ambitieuses, un peu de musique, eussent fait de moi facilement et au choix un Achille ou un César.