Il est vrai qu'il s'appuyait sur ces paroles de la Genèse, chapitre X, verset 5: «J'ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer.» Nous autres pêcheurs des côtes de Normandie nous ne sommes pas de cette opinion; il nous faut acheter des hameçons et des cordes, nous procurer péniblement une sorte de ver qu'on appelle pelouze, et ensuite aller passer la nuit au risque des mauvais temps et parfois de la mort, pour prendre ou ne pas prendre quelques-uns de ces poissons que la Genèse assure nous avoir été tous mis dans les mains.
Demandez au premier passant, pourvu qu'il soit du pays, à qui est ce grand acacia? Il vous répondra sans hésiter:—Cet acacia est à M. Stephen.—En effet, j'ai des contrats en bonne forme, qui attestent que cet acacia m'appartient. N'est-ce pas là un cruel sarcasme? Cet arbre a plus de cent ans, et il a conservé toute la vigueur de la jeunesse; moi, j'ai trente-six ans, ou plutôt il y a déjà du nombre mystérieux d'années qui m'a été accordé ou infligé, trente-six ans que j'ai dépensés et que je n'ai plus; j'ai déjà commencé à mourir, j'ai deux dents de moins, les longues veilles me fatiguent. Cet arbre a vu naître et mourir sous son ombre trois générations; si je deviens très vieux, si j'évite les accidents et les maladies, si je meurs à force de vivre, je le verrai fleurir encore trente fois, et alors quelques-uns des enfants qui jouent aux billes aujourd'hui et auxquels nous apprenons le latin malgré eux, auxquels nous faisons des tartines et qui seront les hommes d'alors, me serreront dans une boîte de sapin et iront me ranger à la file des autres sous la terre afin d'avoir un peu plus de place dessus, jusqu'à ce qu'une autre génération qu'ils auront élevée pour cela, les serre à leur tour dans des boîtes semblables, et les mette à côté de nous.
Et je dis moi-même cet arbre est à moi! et dix générations encore vivront et mourront à son ombre, et je dis que cet arbre est à moi;
Et je ne puis ni atteindre ni voir ce nid qu'un oiseau a placé sur une de ses plus hautes branches, et je dis que cet arbre est à moi; et je ne puis cueillir une seule de ses fleurs; et je dis que cet arbre est à moi!
A moi!
Il n'est pas une des choses que j'appelle miennes qui ne doive durer plus longtemps que moi; il n'y a pas un seul des boutons de mes guêtres qui ne soit destiné à me survivre énormément.
Quelle étrange chose que la propriété dont les hommes sont si envieux! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, et la mer et le ciel avec les étoiles; depuis que j'ai acheté cette vieille maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.
La propriété est un contrat par lequel vous renoncez à tout ce qui n'est pas renfermé entre quatre certaines murailles.
Je me rappelle un vieux bois proche de la maison où je suis né; que de journées j'ai passées sous son ombre épaisse, dans ses allées vertes, que de violettes j'y ai cueillies au mois de mars, et que de muguet au mois de mai; que de fraises, de mûres et de noisettes j'y ai mangées; que de papillons et de lézards j'y ai poursuivis et attrapés; que de nids j'y ai découverts; comme j'y ai admiré le soir les étoiles qui semblaient fleurir dans les cimes des arbres, et le matin le soleil qui se glissait en poussière lumineuse à travers ce dôme épais de feuillage! que de suaves parfums et que de douces rêveries j'y ai respirés! que de vers j'y ai faits; comme j'y ai relu ses lettres! Comme j'y allais à la fin du jour, sur une petite colline couverte d'arbres, voir se coucher le soleil dont les rayons obliques coloraient de rouge les troncs blancs des bouleaux qui m'entouraient. Ce bois n'était pas à moi, il était à un vieux marquis impotent et perclus qui n'y était probablement jamais entré; il lui appartenait!
Loin d'être le maître de la nature, ainsi que le prétendent tant de philosophes, de poëtes et de moralistes, l'homme en est l'esclave assidu; la propriété est une des amorces au moyen desquelles il se charge d'une foule de corvées singulières. Voyez cet homme qui fauche le foin, comme il est fatigué; la sueur tombe de son front. Il coupe son foin pour son cheval; il est fier et heureux.