Que de jeunes enfants! comme ils semblent heureux!
Quoique jeunes, l’étude a des charmes pour eux!
Jouez, enfants, jouez; le jeu plaît à votre âge.
Ignorant du malheur le dur apprentissage,
La vie est à vos yeux un de ces jours d’été
Qui dans un cœur souffrant ramène la santé.
Aspirez ce parfum qui délecte votre âme,
Qui sans cesse l’émeut et sans cesse l’enflamme;
Le jeu joint à l’étude est une volupté.
Savourez le bonheur que j’ai trop peu goûté!
Je ne viens pas ici pour assombrir la joie
Que dans vos jolis yeux l’innocence déploie.
Fils du peuple, assez tôt vous les verrez s’enfuir,
Ces jeux dont aujourd’hui vous aimez à jouir.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . Jouez, jouez enfants.
Ne rembrunissez pas vos visages riants.
Peuple, si rien en moi n’annonce l’opulence,
Je vous apporte un cœur ami de l’innocence.

Quelle folle gaîté s’empare de leurs sens!
Ces caprices, ces riens, ces désirs innocents,
Ces fronts vierges encor des atteintes du vice,
Et ces yeux pétillant de joie et de malice.
O muse! tout en eux m’enivre avec lenteur
Des lointains souvenirs de mon premier bonheur!
Je me vois à cet âge (âge trop éphémère!)
Où mon cœur, embaumé des baisers de ma mère,
Ignorait ces chagrins, ces ennuis dissolvants,
Qui souvent par milliers tourmentent mes beaux ans.
Près de ma bonne mère, enfant, je ris, je chante;
Tout en elle me plaît, tout en elle m’enchante;
Je sens sa douce main lisser mes blonds cheveux;
Je jouis de ses pleurs, je souris à ses vœux.
O voluptés du ciel! innocentes ivresses!
Mes sœurs sont près de moi, partagent ses caresses;
Nous folâtrons ensemble, et courons tour à tour
Dans ses bras caressants épancher notre amour.

Vous qui n’aimez que l’or, qui vivez d’égoïsme,
Et dont le cœur glacé ne croit pas au civisme,
Si vous avez encore un peu du feu sacré,
Que l’homme a su ravir au palais éthéré,
Venez voir ces enfants; et votre âme vénale,
Enviant de la leur la robe virginale,
Rougira de sa honte, entendra retentir
Dans ses désirs fangeux la voix du repentir.
Vous n’accablerez plus les classes ouvrières
D’ironiques dédains, d’insolences altières;
Vous sentirez combien leur vie a de douleurs;
Aux jeux de ces enfants vous mêlerez des pleurs!
Du sein de cet asile où l’enfance s’élève,
Qui sait si quelque jour le sort, comme un beau rêve,
Ne fera pas surgir un Lycurgue, un Kléber,
Un Homère, un Colomb, un Tacite, un Képler?
Vous riez, insensés! Qu’êtes-vous donc pour rire?
Mais le peuple aujourd’hui sait penser, sait écrire,
Et ne jalouse pas votre stérile orgueil;
Ce rire de Xerxès va vous servir d’écueil.

Entendez-vous tonner, au sein des murs d’Athènes,
En éclats foudroyants la voix de Démosthènes?
Tout le peuple s’émeut; il admire, il pâlit;
Le ciel tremble et la mer tressaille dans son lit.
Entendez-vous vibrer les accords d’une lyre
Dont Pindare eût parfois envié le délire?
C’est l’immortel Rousseau qui monte dans les cieux
Et qui bien loin de lui laisse les envieux.
Voyez-vous un vieillard, le front brillant de gloire,
Qui déroule à vos yeux les pages de l’histoire,
Fait aimer la vertu, fait plaindre le malheur?
C’est Rollin, dont toujours on vante la candeur.
Entendez-vous les chants d’une muse éclectique?
C’est Horace, au souris gracieux et caustique,
Qui chante ses plaisirs sous un beau ciel d’azur
Et nous fait envier les bosquets de Tibur.
Entendez-vous tomber de la chaire sacrée
Les sublimes accents de cette âme inspirée,
Qui fait pâlir le vice interdit et muet?
C’est Fléchier, le rival du fougueux Bossuet.
Voyez-vous sur la scène, où la vive satire
Démasque l’imposture et des sots nous fait rire,
Un homme couronné de lauriers immortels?
C’est Molière, dont l’astre a partout des autels.
Voyez-vous un des fils de la jeune Amérique
Deviner de l’aimant la puissance féerique?
C’est Franklin, dont le bras, sublime, audacieux,
Désavoue Jupiter, effroi de nos aïeux.
Voyez-vous une muse au front doux et timide?
C’est le tendre Quinault, c’est le chantre d’Armide.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Voyez-vous, plein des feux d’une mâle éloquence,
Comme un brillant soleil, de la nuit du silence
S’échapper un génie aux regards chaleureux?
C’est Jean-Jacques Rousseau, l’ami du malheureux[C].
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Ingrats! vous qui riez des classes populaires,
Ces hommes qu’étaient-ils? des fils de prolétaires[D].
. . . . . . . . . . . . . . .
Enfants! la vie est belle; osez bien la comprendre,
Soit qu’il faille monter, soit qu’il faille descendre.
Riche.... pour bien jouir, il faut, comme Titus,
Allier sa fortune à d’utiles vertus.
Malheur à qui s’écrie, en palpant son suaire,
Je n’ai point fait d’heureux... et je pouvais en faire!
Mais, bons petits enfants, si le soc du malheur
Doit toujours sans pitié vous labourer le cœur,
Ne désespérez pas... l’espérance aide à vivre.
Chaque jour de la vie est la page d’un livre,
Où le pinceau du temps, imbibé de nos pleurs,
Ici peint un désert, là, des bosquets de fleurs.
Oh! quand autour de soi l’on ne voit que des vices,
Des amours sans parfum, des amitiés factices,
De ces jeunes enfants que l’aimable gaîté
Réjouit aisément mon esprit attristé!
Des larmes de plaisir humectent ma paupière!
Que j’aime à suivre au ciel leur naïve prière
Qui, sous les traits d’un ange au parler gracieux,
Comme un léger soupir s’élance dans les cieux!
Qu’importe des haillons qui n’ont rien de coupable?
Jésus n’est-il pas né dans une obscure étable?
De ne pouvoir briller laissons un sot rougir:
L’habit n’anoblit pas... mais on peut l’ennoblir.

O femme dont le nom plane sur cet asile,
Comme une des vertus que prêche l’évangile,
Au nom de tes bienfaits, au nom de tes enfants,
Permets que de ton nom j’embellisse mes chants!
Rémois.... il a des droits à ma reconnaissance;
Peuple.... de mon obscure et fière indépendance
Il ornera le front, comme une fraîche fleur,
Qui du haut d’un rocher sourit au voyageur.

Pour faire la part de la critique, Gonzalle prend peu de souci de la forme; il revient rarement sur son premier jet; spontané, il exhale ses impressions plus qu’il ne les creuse. On trouve encore à reprendre dans ce jeune poète des locutions inélégantes, des expressions impropres et négligées; deux vices souvent jumeaux, la déclamation et l’exagération. Tel qu’il est aujourd’hui avec ses défauts et ses qualités, la verve, la grâce et l’énergie, il a droit aux plus vives sympathies et aux encouragements.