ALEXIS DURAND,
Menuisier à Fontainebleau.
Une imagination vive et rêveuse, une humeur fière et inquiète, une excessive sensibilité à l’endroit des beautés de la nature, telles étaient les principales dispositions qui se faisaient remarquer chez le jeune Durand, même lorsqu’il n’avait pas dépassé la limite de l’enfance. A l’âge de quatre ans, nous le voyons déjà parcourir la forêt de Fontainebleau pour y faire une charge de bois, souvent énorme, mais qu’il trouvait légère, en songeant que sa pauvre mère, tout récemment veuve, et ses jeunes sœurs, dont quelques parents prenaient soin, le jour, et ramenaient, le soir, se réchaufferaient, grâce à sa laborieuse excursion. A huit ans, déjà perçait en lui un sentiment de liberté qui le rendait vagabond, inquiet et peu joueur. Il partait, le matin, avec un morceau de pain dans sa poche, et, toute la journée, il errait dans la forêt, cherchant des fruits sauvages, des nids d’oiseaux, tuant des vipères, et ramassant du bois.
Cette existence tout extérieure, mélange de mouvement et de contemplation oisive, devait indisposer l’enfant contre la règle et la discipline d’une école. Aussi ce fut avec beaucoup de peine que sa mère parvint à le faire entrer en pension chez M. Rabotin, aujourd’hui employé à la mairie de Fontainebleau. Il avait dix ans et demi quand il entra dans cette école, et il y resta à grand’peine jusqu’à l’âge de douze ans. Cependant il remporta les premiers prix d’arithmétique et de mémoire.
Pendant son court séjour dans ce pensionnat, le jeune Durand rapporte un trait de caractère personnel que nous croyons devoir reproduire:
«Les enfants,» dit-il, «admis à faire leur première communion, devaient, la veille, se mettre aux genoux du maître, en le priant d’excuser leurs fautes et de leur donner sa bénédiction. Nous étions douze; onze vinrent en ma présence, et sans balancer, s’acquitter de ce devoir; seul, je refusai obstinément de me soumettre. Je n’en fis pas moins ma première communion, au grand étonnement de mes camarades.»
«Cependant j’étais religieux à ma manière; déjà je trouvais que les cérémonies du culte n’étaient point d’assez dignes interprètes entre la créature et le créateur[E]. Je me reportais avec enthousiasme aux jours où, sans connaître la portée de cet acte, à l’ombre de ma forêt, je m’agenouillais sur le gazon, devant le soleil du soir, plein d’admiration pour un si magnifique tableau.»
Après avoir reçu cette instruction très élémentaire, il entra en apprentissage chez un menuisier-ébéniste de Paris. Les moments dont il pouvait disposer se passaient en visites aux musées et en promenades au bois de Boulogne. C’est là qu’il trouvait des objets plus en harmonie avec ses dispositions secrètes, avec son amour pour la poésie; amour qu’il croyait inné chez lui et qu’il couvait, dès l’âge de dix ans, sans vouloir s’ouvrir à personne, de crainte d’être raillé.
A quatorze ans, il revint à Fontainebleau; mais déjà son imagination exaltée, peut-être, par les merveilles des arts que Paris avait offertes à ses yeux, le transportait, loin de son pays, à des distances fabuleuses. Il partit pour Anvers, où il passa une partie de l’hiver de 1812. C’est là que, pour la première fois, il jouit du sublime spectacle de la mer; c’est là sans doute que ses idées s’étendirent, s’élevèrent. Toutefois le moment était venu où les rêves de l’imagination allaient s’envoler dans de terribles réalités: l’armée française venait d’être ensevelie presque tout entière dans les neiges de la Russie; les hommes d’action devenaient les hommes de la patrie en danger. Durand résolut de paraître parmi eux: il partit, après avoir vaincu la répugnance de sa mère, comme volontaire dans le premier régiment des gardes d’honneur, la ville de Fontainebleau ayant payé son équipement. Ses camarades avaient, la plupart, beaucoup d’argent, tandis que lui n’avait pas un sou; ils avaient reçu une brillante éducation, et lui n’était qu’un ignorant. Là, comme à l’école, Durand attira l’attention sur lui: il composa quelques vers héroïques, pour prix desquels il n’obtint de son capitaine qu’une verte semonce. Mais il n’était pas homme à se décontenancer facilement, et, dans une réponse pleine de fermeté, d’esprit et de convenance, il démontra parfaitement que cette semonce n’était qu’un anachronisme. Le capitaine, homme d’esprit, sans doute, lui fit la meilleure des répliques en le nommant brigadier.
L’abdication de Napoléon, au commencement de 1814, rendit Durand à sa mère, qui faillit mourir de joie et de saisissement en le revoyant. Il avait vingt ans; le goût de la poésie et des voyages revint le tenter, et, au mois de mai, il partit pour Nantes, ayant un sac plus garni de livres que d’habits, et douze francs dans son gousset.
Jeune, ardent, passionné, il rêvait une nouvelle Odyssée, et, comme première halte de ses courses maritimes, il avait choisi l’Amérique. Des causes purement matérielles le réduisirent à s’embarquer seulement pour Bordeaux. Là, il apprit le débarquement de Napoléon. Rappelé sous les drapeaux où l’attendait le grade de sous-lieutenant dans la garde nationale mobilisée, il partit. Les Vendéens l’arrêtèrent à Saint-Maixent; mais, au bout de trois semaines, il fut arraché de leurs mains par la gendarmerie. Il se remit en route et arriva à Soissons, le jour de la bataille de Waterloo.