Après la seconde restauration, il retourna à Bordeaux. Bientôt il parcourut tout le midi de la France, visitant tous les musées, tous les édifices, toutes les ruines. Mais depuis longtemps le fantôme de Rome apparaissait à son imagination ardente, et, le printemps suivant, il prit la route de Lyon, par la Bourgogne, se dirigeant sur l’Italie, dont il commençait à parler la langue.

Durand résida quelque temps à Genève. Aux heures où il pouvait déposer le rabot, il gravissait le mont Salève, et, quand il en avait atteint le sommet, il promenait ses regards investigateurs sur les horreurs sublimes que présentent les glaciers du Mont-Blanc et rassérénait son âme en les reportant sur les riantes campagnes situées dans la plaine. Il traversa successivement les Alpes et le Simplon, en proie aux émotions les plus profondes. Il y avait sans doute de la témérité à s’aventurer sur des sentiers étroits, bordés des deux côtés par d’affreux précipices; à pénétrer dans des forêts peuplées de loups et d’aigles affamés; à couper le fil de torrents impétueux en ayant de l’eau jusqu’à la ceinture; mais il puisait dans ces solitudes sauvages une énergie surnaturelle qui élevait son cœur au-dessus de tous les dangers.

«Qu’avais-je à craindre,» s’écrie Durand, en parlant de son voyage à travers ces montagnes, «n’étais-je pas sous l’aile immense de la Divinité, et même dans le ciel, puisque je voyais les nuages à mes pieds?»

Durand se rendit ensuite à Milan; après y avoir séjourné quelque temps, il se mit en marche pour les Apennins, d’où il aperçut les deux mers; puis gagna Florence. En visitant la célèbre galerie de cette ville, il lut ces mots écrits sur la porte:

L’ingresso non è lecito agli servidori[F].

La toilette du menuisier-voyageur était plus que modeste; aussi, à sa seconde visite, un monsieur vint le prier poliment de sortir. En homme qui connaît sa valeur, Durand lui répondit en latin: Quem me esse putas? non exeo[G]. Aussitôt le monsieur lui fit des excuses et lui offrit d’être son guide. Durand remercia en français, tout en refusant, et continua de parcourir les salles comme un artiste de la nature qu’il était.

Enfin, le 10 août, jour mémorable dans ses notes de voyage, Durand, mourant de soif et couvert de poussière, plongea sa tête et ses mains dans le Tibre, qui fut loin de répondre à l’image qu’il s’en était faite. Les monuments imparfaits de Rome, les souvenirs grandioses qu’elle évoque, et la solennelle majesté dont se revêt son existence présente agissaient puissamment sur son imagination et le jetaient dans de longues rêveries, auxquelles nous devrons sans doute un livre intéressant. Mais un fait des plus vulgaires vint l’arracher à cette vie mêlée de travail manuel, de méditation, d’étude et de poésie: la police romaine avait pris ombrage de ses interminables promenades, même aux heures de la plus grande chaleur, et il lui était suffisamment démontré que Durand devait être, au moins, un personnage suspect, puisqu’il n’était entré en Italie qu’à l’aide d’un passe-port français. En vain Durand déploya-t-il toute son éloquence auprès de notre consul pour prolonger son séjour dans une ville où il n’était arrivé qu’au prix de fatigues et de privations de tout genre, ce fonctionnaire demeura inflexible, et Durand n’obtint d’autre faveur que d’être embarqué gratis pour Gênes, afin de retourner immédiatement en France. O pauvreté!

Ce coup imprévu ne fit pas perdre à Durand sa sérénité habituelle. Voici en quels termes il nous raconte, avec son âme de poète, les dernières circonstances de sa plébéïenne Odyssée:

«Cinq paoli, environ trois francs, restaient dans mon gousset. Le bâtiment ayant relâché à Livourne, j’obtins la permission d’y travailler quatre jours. On remit à la voile. Chemin faisant, par un temps superbe, debout sur le pont du vaisseau, je lisais à haute voix des passages de l’Orlando; puis, matelots et passagers, à qui ces lectures étaient agréables, me priaient de partager leurs repas. Parfois nous rasions la côte, et j’étais transporté d’admiration à l’aspect des belles forêts qui descendent des Alpes et viennent plonger leurs vastes rameaux jusque dans les vagues agitées.

»A Gênes, mes paoli perdirent moitié; j’allais faire l’inventaire de mon sac... quand une vieille moustache de sergent, qui m’avait vu entrer chez le consul français, m’aborda:—«Vous êtes français?—Oui, mon ancien.—Avez-vous servi?—Oui, dans la garde.» Aussitôt ce brave homme me sauta au cou, et je vis des larmes dans ses yeux. Il me conduisit dans une maison où je restai cinq jours; il ne me venait voir que le matin; je le vis entrer un matin, un bonnet de police à la main. «Je vais conduire un détachement à Suze,» me dit-il, «venez avec nous; vous aurez le billet de logement.»