»En route, il me montra sa croix dont il avait fait une épingle, car il sortait des grenadiers de la garde. Il me pria de lui permettre d’écrire son nom sur un de mes livres. Je lui donnai mon Ossian, et j’ajoutai à sa signature une note qui me rappellera toujours cette circonstance. Il se nommait Sironel. A Suze, nous nous séparâmes et j’acceptai de ce vieux soldat une pièce de cinq francs, autant par nécessité que pour lui en avoir une reconnaissance éternelle.»

Enfin Durand revit la France. Il avait vingt-sept ans; il ne tarda pas à se marier. «Mon travail et celui de ma femme,» dit Durand, «ayant amélioré notre situation, je me hasardai à reparaître le dimanche dans cette forêt, que j’avais autrefois tant parcourue. Je ne pus revoir sans enchantement le mont Ussi, alors que ses rocs et ses vallons sont couverts de muguet, et que le genêt prodigue de toutes parts ses millions de fleurs jaunes, qui semblent un voile d’or étendu sur la verdure, et sur lequel percent çà et là de hauts buissons d’aubépine fleurie, qui embaument l’air. Tous les souvenirs d’enfance, de liberté, d’amour, de poésie, vinrent de nouveau s’emparer de mon cœur; je ne pus résister à tant d’émotions: je chantai.»

Deux poèmes sont nés de ce nouveau genre de vie, ou plutôt deux poèmes entrevus et ébauchés dans les longues pérégrinations de la jeunesse de Durand furent alors sérieusement élaborés et appelèrent sur lui l’attention du monde littéraire. Tous les deux appartenaient au genre descriptif; à ce genre, d’ordinaire froid et monotone, qui, pour plaire, doit recourir à d’ingénieux épisodes et animer un fonds terne par un vif coloris de pinceau.

Le premier de ces poèmes, la Forêt de Fontainebleau, publié sous les auspices d’hommes bienveillants et distingués par leur mérite, obtint un véritable succès. La critique y reprendra sans doute des longueurs, des prosaïsmes de pensée, des tournures maladroites, du décousu dans le style. Mais il faut l’avouer, il y a bien du charme dans le premier chant, le plus faible des quatre qui composent ce poème; et c’est avec une douce émotion qu’on écoute ces modulations naïves d’une voix qui, comprimée longtemps, s’essaie timidement par crainte d’irrévérence envers l’art: c’est une satisfaction délicate que de comparer ce chant, presque entièrement dû à l’inspiration de la nature, avec le troisième qui brille par de grandes beautés, où le sentiment et l’art se confondent.

Les trois morceaux capitaux de ce poème sont: le Bouquet du Roi du deuxième chant; l’Incendie des drapeaux de la garde impériale, et la Communion militaire.

Dans le château de Fontainebleau, qui succéda à la Forêt, l’auteur est parvenu à donner plus de variété au tour poétique; le sentiment du rhythme s’y produit plus manifestement; la coupe des vers est plus habile.

Le morceau suivant, intitulé Bouquet du Roi, adressé à l’académie ébroïcienne, dont le siège est à Evreux, et qui compte parmi ses membres MM. de Châteaubriand, de Lamartine, Ancelot, etc., valut à Durand une faveur inattendue: il fut admis spontanément au nombre des membres correspondants de cette société, qui lui fit expédier sur le champ son brevet.

BOUQUET DU ROI

Toi, dont la nuit des temps cache le premier âge,
Et dont avec transport j’aime l’antique ombrage,
Géant de la forêt, noble Bouquet du Roi,
Que l’œil du voyageur admire avec effroi;
Si le souffle inconnu, la végétale vie
Qui dans un double corps tient ta sève asservie,
Ne voile pas ton front, empreint de majesté,
Du lugubre bandeau qu’on nomme cécité;
Si tel est, en effet, le bonheur de ton être,
Patriarche des bois, tu dois me reconnaître.
C’est que depuis le jour où la main du hasard
Te créa l’ornement de l’agreste bazar,
Villageois, citadins et nobles personnages,
Nul ne fit près de toi plus de pèlerinages.
Poussé par je ne sais quel démon familier,
Qui s’empara de moi, quand j’étais écolier,
Soit que le ciel, armé des feux de la torride,
Fît du vaste empyrée une fournaise aride,
Soit qu’il se dérobât dans l’humide brouillard,
Je venais, comme on vient visiter un vieillard,
Qui, dans son ermitage, à la foule ravie
Révèle quelques-uns des secrets de la vie,
Et, d’un titre sublime à nos yeux revêtu,
De l’homme infortuné ravive la vertu.
Toi, donc, qui réunis, sous une immense écorce,
La taille, la beauté, la vieillesse et la force,
Si le ciel, un instant, infidèle à ses lois,
Favorisait ton sein d’une éloquente voix,
Quel torrent précieux de vérités sublimes
Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes!
Que de faits jusqu’à nous ne sont pas parvenus,
Qui seraient à l’instant dévoilés et connus!
Monarque des forêts, à la forme androgyne,
Tu nous révélerais l’incertaine origine
Du Palais de nos rois et de Fontainebleau.
Ce nom fut-il celui d’un chien nommé Bléau,
Qui, pressé par la soif, fit, en creusant l’arène,
Jaillir les flots bruyants d’une claire fontaine?
Tu nous affranchirais de cette obscurité.
Et toi, contemporain de ma belle cité,
Es-tu le premier né de la vaste famille
Qui, sous son humble écorce, autour de toi fourmille?
Sans doute aucun rival ne vit à son berceau
Les temps où tu n’étais qu’un fragile arbrisseau.
Qu’est devenu celui qui déposa ton germe?
Quel mortel à tes jours peut assigner un terme?
D’un siècle qui n’est plus orphelin solennel,
Comme ta vieille mère es-tu donc éternel?
Oh! j’en eus la pensée, à ton air, à ta forme,
A l’immense contour de ton colosse énorme.

Cependant tu vieillis; ton front depuis longtemps
Porte l’affreux cachet du courroux des autans;
Soit que, pour conserver l’agréable et l’utile,
Tu te sois dépouillé d’une branche infertile,
Soit qu’un malin esprit t’ait livré sans vigueur
Au souffle rugissant de l’aquilon vainqueur;
De ton épais feuillage une palme superbe
D’un effroyable coup fut atteinte, et sur l’herbe
Tomba comme un débris précipité des cieux.
L’endroit qu’elle occupait afflige encore les yeux.
Mais ce léger revers facilement s’oublie,
Et ta mâle beauté n’en est pas affaiblie.