Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats,
Un héros qui, vingt ans, sous le feu des combats,
Des champs du Borysthène aux campagnes de Rome
Promena, triomphant, les drapeaux du grand homme;
Vieux, il est jeune encore et porte avec orgueil
Des traces qui cent fois l’ont dû mettre au cercueil;
Ulm, Austerlitz, Iéna, Wagram en lui respirent;
La patrie et l’honneur sont les dieux qui l’inspirent;
Le roi, les grands, l’armée et le peuple inconstant
Rendent à sa valeur un hommage éclatant.

Ainsi le poids des ans, le courroux des tempêtes,
Et le spectre hideux qui moissonne les têtes,
Ensemble t’ont porté les plus terribles coups.
Ferme comme un héros tu les a bravés tous;
Et tu règnes en paix sur ta longue avenue,
Les pieds au noir abîme, et le front dans la nue.
Oh! que n’ombrageais-tu ces bois religieux,
Dont la Fable raconte un fait prodigieux!
Aux temps où, consacré par de nombreux miracles,
Un chêne à haute voix prononçait des oracles:
Chez ce peuple, où l’erreur prodiguait les autels,
Ta gerbe eût obtenu l’hommage des mortels;
L’aigle de Jupiter, traversant l’empirée,
Eût arrêté son vol sur ta cime adorée;
Et les Nymphes des bois, aux gracieux contours,
Auraient voulu t’offrir le tribut des beaux jours.
Tous les Dieux.... mais, que dis-je, étrange conjecture!
Ne les as-tu pas vus ces dieux de l’imposture?
Non ceux que, de Byzance et du pays latin,
Pour le Dieu de Solyme a chassés Constantin;
Mais les Dieux impuissants de nos aïeux barbares;
Ces monstres adorés sous cent formes bizarres;
Divinités des Francs et des rois chevelus,
Et dont l’âge a brisé les temples vermoulus.

Certes, tu peux du moins, vieillard mélancolique,
Avoir ouï les sons de la harpe gallique,
Alors que des Romains le dernier proconsul
Renversa dans nos bois le temple d’Irminsul;
Ou bien quand des Normands la horde sanguinaire
Assiégea dans Paris Louis le Débonnaire.

Le temps a tout détruit; on n’a plus pour les bois
La vénération qu’on avait autrefois;
Les Dieux n’y viennent plus recevoir nos hommages;
On n’y voit plus errer de sanglantes images;
De ses doux attributs l’arbre est désenchanté;
Son ombre est sans terreur, son front sans majesté.
Toi seul as conservé ce sombre caractère
Qui semble recéler un effrayant mystère.
Magnifique, éloquent, bien que silencieux,
Véritable pasteur de ces sauvages lieux,
Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte;
On hésite à percer la ténébreuse enceinte,
Où jamais en été les rayons du soleil
Ne virent folâtrer le papillon vermeil.

Et, pourtant, rien ne manque à ces belles retraites;
Tous les sites charmants chantés par les poètes,
Et ceux qu’ont reproduit les plus doctes pinceaux,
Ne sont rien, comparés à ces mouvants berceaux;
On s’y croit transporté sous la vague profonde
De ces vastes forêts des premiers jours du monde,
Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs éclats,
N’avait point mutilé leurs gigantesques bras.
O vieux héros des bois! ta monstrueuse tige
Aisément au rêveur fait croire ce prodige;
Soit qu’il médite, assis sous la noire épaisseur
Du hêtre, ton voisin, ton rival en grosseur,
Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu’il cache,
Balance les rameaux de son triple panache,
Soit que, cherchant des lieux à l’homme plus soumis,
Il salue, en passant, ces deux chênes amis
Qui, bien que séparés par une large route,
Forment, en s’embrassant, une élégante voûte,
Et dont les troncs meurtris, vides et crevassés,
Semblent deux vieilles tours, filles des temps passés.
Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage,
Qui, pareil au palmier de l’africain rivage,
Noblement dégagé d’un branchage partiel,
Réserves tes rameaux pour les baisers du ciel.
Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne!
La plèbe des forêts qui t’aime et t’environne,
T’a nommé justement son légitime roi,
Et les grands, tes voisins, s’inclinent devant toi!

CHARLES MARCHAND,
Passementier et chansonnier à Saumur.

Si l’on remontait à l’origine de la chanson et que l’on fît ressortir la puissance et l’influence qu’elle a exercée sur tous les esprits et à toutes les époques, on serait frappé des graves résultats qu’elle a amenés dans les mœurs publiques et dans les affaires générales. Qu’ils chantent, disait Mazarin, pourvu qu’ils paient. Il fallait bien payer; mais comme la bourse se désemplissait, la chanson faisait fermenter dans le cœur et dans l’esprit certains levains, qui, lors de leur circulation, ne furent certes pas du goût des oppresseurs. Molle et voluptueuse, elle énerve et entraîne dans la satisfaction amère des sens; brutale, elle place le bonheur suprême dans l’anéantissement de la raison, par l’ingurgitation du vin; frondeuse, tour à tour grave et railleuse, elle s’immisce dans la politique, et, dans plus d’une occasion, elle a frappé de haut et donné le coup de grâce. Mais trêve à cette dissertation et venons-en à M. Marchand et à ses chansons.

Nous manquons de renseignements précis sur ce poète chansonnier, mais du moins, nous savons qu’il est de Saumur, qu’il y exerce la profession de passementier, et de plus, qu’il est musicien. C’est en 1843, qu’il publia un volume de chansons. Dans la préface adressée à Charles Poncy, l’illustre maçon de Toulon, M. Marchand nous apprend que son éducation fut des plus élémentaires: