A toi mes premiers vers, mes chansons, mes pensées,
Pauvres couplets disséminés,
Peut-être à l’oubli destinés,
Partez, rimes aussi douteusement placées.
Poncy, je te l’ai dit déjà,
Jamais rien je n’appris, et j’en conviens sans honte,
D’école quelques ans à peine si je compte.
Jeune enfant, mon père abrégea
Mes leçons: il me dit: Tu sais écrire et lire,
Mon fils; tâche d’en profiter.
Tu sais bien aussi réciter:
C’est assez. A mes vœux, Charles, veux-tu souscrire?
De ton père apprends le métier.
Nos honnêtes aïeux ont poussé la navette;
De l’une à l’autre main tu sais comme on la jette;
Crois-moi, reste passementier.

Les chansons de Marchand ne sont d’aucune école, n’appartiennent à aucun parti; elles ne relèvent directement ni de la satire, ni de la politique; elles sont nées tout naturellement des mille petits événements qui composent la vie de l’homme; fonds banal qui ne manque à personne, mais qui a pris sous sa plume facile, des développements ingénieux. Il est fâcheux pour ce jeune chansonnier de n’avoir pas compris que les propos grivois, les froides équivoques, les jeux de mots hasardés n’ont plu, dans tous les temps, qu’à des cœurs corrompus ou à des esprits sans élévation. Nous ne saurions non plus trouver plaisantes les allures décolletées et la sempiternelle forfanterie vaudevilliste dans le couplet que nous citerons plus bas. Il s’agit de la mort. Voici ce pauvre couplet:

Si la mort trop promptement
Vient frapper le pauvre barde,
Je lui dirai bien gaîment:
Allons donc, vieille camarde!
Du Styx je suivrai la route,
Sans regret et sans effroi;
J’aurai, je crois, nul n’en doute,
Du courage plus qu’un roi.

Nous ne savions pas, avant la lecture de ce derniers vers, que les rois étaient particulièrement renommés par leur courage vis-à-vis de la mort ou de la camarde, comme dit résolument M. Marchand. Mais, de par M. Marchand, ce point ne saurait être mis en doute, et il nous apprend, en outre, qu’il sera lui-même plus courageux qu’aucun d’eux. Du moins, il le croit, et nul n’en doute, ajoute-t-il. Si nous ne craignions de blesser M. Marchand, nous hasarderions ici un peut-être. Mais assez sur ce couplet.

M. Marchand est jeune, badin, gai, folâtre; son imagination est vive, ardente, vagabonde; il voit tout à travers la transparence prismatique de ses excellents vins des côteaux de Saumur. Plusieurs poètes modernes n’auraient pas la même excuse à donner pour le ton leste de leurs effusions poétiques. Nous remarquons, d’ailleurs, que ce chansonnier spirituel est particulièrement imitateur, et, à tout prendre, les défauts que nous lui reprochons ne lui appartiennent pas en propre. Mais l’âge et la réflexion feront justice de ces traditions routinières. Nous lui dirons encore sans crainte, parce que notre langage est sincère, que la vie ne doit pas être pour quelques-uns une fête et un banquet continuels, en présence des misères et des souffrances des masses; et que, à ce point de vue, chanter l’amour, le vin et la folie, c’est chanter, à coup sûr, d’une voix fausse autant que surannée.

La poésie est une espèce d’arbre de science, sur lequel sont greffées de nombreuses boutures, représentant les différents genres qui la constituent, et dont chacune, sans distinction, peut donner la vie ou la mort. Le poète doit donc, quel que soit le genre qu’il adopte, tendre à l’utile, au moral, au charitable; autrement il manque au mandat qui lui avait été confié par la Providence. Chantez; très bien; il faut par intervalles de la gaîté à l’homme, mais ne soyez jamais ni grossier, ni cynique; la morale d’Épicure n’était bonne que pour des païens.

L’arbre de poésie, tel que le font fleurir les poètes du peuple de notre temps, ne produit que des fruits savoureux, et, dès à présent, nous y voyons le rameau qui appartient à M. Marchand; mais, pour être plus sain, plus vigoureux, plus vert, ce rameau doit être débarrassé des insectes malfaisants qui pourraient le dessécher.

Marchand est plein de finesse et de mesure dans le père Malessard; naïf et malicieux dans le nouveau Propriétaire; sensible et touchant dans l’Enfant de la Savoie. Nous citerons avec plaisir deux pièces de vers d’un genre différent, mais qui, malgré quelques négligences, font également honneur au talent poétique du chansonnier de Saumur et à ses sentiments:

LE MOUSSE DE LA LOIRE.

Barcarolle dédiée à Madame Ch. Marchand.