Le patron m’a dit: demain,
Si le vent s’apaise,
Nous partirons, c’est certain;
François, es-tu bien aise?
Et, trop surpris, moi je pleure;
Je suis fou, car j’attends l’heure
Qui va nous éloigner du port;
Je souffre! mon cœur bat trop fort!
O mon père!
O ma mère!
Je vais donc vous revoir!
Le cœur me bat d’espoir.
Bien sûr je serai chez nous
Fin de la semaine:
Ma bonne mère à genoux
Aura fait sa neuvaine.
Ce soir, à la bonne vierge
Elle ira porter un cierge,
Et la mère des matelots
Va de suite apaiser les flots.
Adieu, Paris, beau séjour
Des arts, de la gloire!
S’il ne sent pas le retour,
Meurt l’enfant de la Loire!
Rarement son ciel se voile;
L’eau reflète mieux l’étoile
Sous un beau ciel rempli d’azur;
L’air y doit être bien plus pur.
Eh! quoi je verrai demain
Le bourg de Dampierre,
De Saumur le beau chemin,
Le clocher de Saint-Pierre;
L’eau me semble aussi plus belle;
Des moulins je crois voir l’aile.
Salut, délicieux côteau;
Demain je verrai le château.
Vous m’avez dit: bon François,
Puisque tu nous quittes,
Avant de partir, reçois
Ces images bénites.
Ma mère, je les rapporte;
Pour vous, en ouvrant la porte,
J’ai le beau crucifix d’argent;
Un bon cœur n’est pas négligent.
O mon père!
O ma mère!
Je vais donc vous revoir!
Le cœur me bat d’espoir.
VERS SUR L’INONDATION DE LA LOIRE.
17 Janvier 1843.
Quand le fleuve écumant, de ses flots trop prodigue,
Bouillonnait dans nos murs, renversait notre digue,
Lorsque sur le côteau, le regard indécis
Cherchait de notre pont les cintres rétrécis,
La Loire, en ce moment, n’était qu’un lac immense,
Abîmant tour à tour nos rives sans défense.
Soudain un cri d’horreur, poussé non loin du port,
Vibre dans le lointain; c’est le cri de la mort.
Le hardi riverain de l’imposante masse
Comble rapidement la première crevasse;
Sans retard et sans trève, en vain il a lutté,
Le courant incessant, par l’homme rebuté,
A quelques pas de là, sur la digue moins sûre,
Refait presque aussitôt une autre déchirure.
Ouvriers courageux, pour vous point de secours;
Luttez contre un torrent qui menace toujours;
Le danger c’est la mort; il n’est plus d’espérance!
Paisibles habitants du jardin de la France,
Abandonnez le lieu qui nous donna le jour.
Qui diffère un instant est perdu sans retour.
Ce fleuve comprimé, s’il se fait un passage,
Va couvrir de vos toits la bruyère sauvage,
Déchirer votre sol; de vos arbres si beaux
L’on n’apercevra plus que les derniers rameaux
Et ces mille pensers que nous donne la crainte
Torturaient le mortel, qui n’avait plus de plainte.
Partout même danger, en tous lieux même effroi.
Ecoutez résonner le sinistre beffroi.
Comment abandonner la chaumière rustique
Et le vaste foyer et le grand meuble antique,
Ces sillons productifs qui sont ensemencés,
L’ouche qui va fleurir ses rameaux élancés?
Le riche, aux biens épars, peut changer de demeure;
Le pauvre, lui, jamais... ou bien, il faut qu’il meure.
Hâtez-vous! emportez le trésor le plus cher;
De la bêche et du soc n’oubliez pas le fer;
Ce métal et vos bras voilà votre richesse!
La terre, au laboureur! au riche, la paresse!
Et la mère, en priant, détache et réunit
Le crucifix d’ébène et le rameau bénit.
Tout fuit.... enfants, troupeaux. La femme demi-morte
Jette un dernier regard, puis referme la porte.
Là, dans le même endroit, pêle-mêle entassés,
Enfants, hommes, vieillards, tous étaient menacés.
De son lit de douleur la malade enlevée
Oubliant tout son mal, gisait sur la levée;
De son sang amassant le reste de chaleur,
Ses membres amaigris retrouvaient leur vigueur.
Mais l’eau mouille leurs pieds; où trouver un refuge?
Horreur! grâce! pitié! c’est un nouveau déluge.
Là, si le prêtre ami ne peut les secourir,
Du moins l’homme sacré leur apprend à mourir.
Aux progrès du fléau l’homme toujours s’oppose;
Si le danger s’accroît, lui jamais ne repose.
A son but généreux l’ouvrier arrivant
Du fleuve courroucé semble un rempart vivant;
Du terrain précieux si l’élément perfide
Enlève brusquement le seul endroit solide,
Décidé, courageux, l’homme déterminé,
Pour combler le dégât revient plus obstiné.
Au plus fort du danger n’existe plus la haine;
Les bras, anneaux mouvants, ne forment qu’une chaîne.
Dieu qui veillait sur vous, secondait vos efforts,
Courageux campagnards! oh! que vous étiez forts!
Le fleuve débordé pourtant croissait encore.
Cette nuit, sans sommeil, on attendit l’aurore.
La crainte d’un malheur nous tenait éveillés;
Les enfants, le matin, seuls avaient sommeillés;
Quand vint poindre le jour, la foule consternée
Contemplait tristement notre cité cernée:
Lisez, enfant naïf, vieillard observateur:
L’eau de l’homme a passé quatre fois la hauteur.
Regardez un instant cette pile solide
Arrêter, comprimer le courant trop rapide.
Il recule, il revient, il a pris un détour;
Il a vaincu l’obstacle, il bouillonne à l’entour.
Lasse de son effort, la Loire enfin s’affaisse;
Chaque lame en passant légèrement s’abaisse,
Et le flot impuissant ne peut plus humecter
Le chiffre indicateur que l’on vient consulter.
La frayeur disparaît, et la douce espérance,
Baume consolateur, efface la souffrance.
Tel un convalescent conserve sa pâleur
Longtemps encore après sa dernière douleur.
La frayeur agissant sur notre âme attérée
Ne permet pas encor la joie inespérée;
Mais le cœur se desserre, et l’on peut exprimer
L’espoir inattendu qui vient nous animer.
Rentrez tous au foyer redire la prière;
Contemplez en passant la solide barrière
Qui seule a défendu vos bois et vos moissons.
Mères, plus de frayeur, regagnez vos maisons.
Oh! vienne un beau soleil, vous verrez le rivage,
Nouvellement fleuri vous offrir un passage;
A l’endroit où bondit le flot dévastateur,
Vous ne trouverez plus que la mousse, une fleur,
Un sentier non frayé, l’herbe qui, trop pressée,
Va plier sous vos pieds humectés de rosée.
Evitez en passant l’épi jaune et fluet;
Sur le bord des sillons ramassez le bluet.
Arrêtez-vous ici; là, derrière la haie,
Veille un dogue grondeur, qui jappe et vous effraie.
Admirez sur les bords d’un rivage sans fin
Les oiseaux sautiller sur le sable si fin.
Vous y verrez l’enfant, jaloux de leur ramage,
Leur tendre des filets pour repeupler sa cage,
Puis, d’un vol mesuré tous par deux réunis,
Les oiseaux effrayés regagneront leurs nids.
Quand des hommes actifs auront comblé la brèche,
Chacun alors pour soi dirigera sa bêche;
Agriculteur ardent, au travail adonné,
De nouveau possesseur du toit abandonné,
Pour réparer le tort des vagues désastreuses,
Il emploira du jour les heures les plus nombreuses;
Lorsqu’au mois le plus chaud, par la fin d’un beau soir,
Près du fleuve paisible il reviendra s’asseoir;
De loin apercevant son enfant plein de joie
Remonter le courant, sans crainte qu’il se noie,
A peine rassuré, douteux de l’avenir,
Il redira ces mots, qu’il ne peut retenir:
Dieu, seul régulateur du ciel, de la lumière
Préserve nos hameaux, protége la chaumière.
A RÉFOUR[H].
Réfour, hardi plongeur, tu n’auras pas la croix;
Elle veut aujourd’hui babil, douce manière.
Force, cœur, dévoûment, voilà quels sont tes droits.
On te disait alors: la mère prisonnière,
Un enfant, un vieillard, sauve-les tous les trois.
Rien!... ta blouse, il est vrai, n’a pas de boutonnière.