HIPPOLYTE VIOLEAU,
Fils d’un maître voilier de Brest.

Hippolyte Violeau est né à Brest. Encore enfant il voyait se lever devant lui un horizon calme et serein. Son père, fatigué de ses courses, devait, au retour d’un dernier voyage, établir une voilerie pour les navires marchands, et achever ses jours paisiblement au sein d’une famille chérie. Avec une retraite de sept à huit cents francs, avec les bénéfices de la voilerie, et par dessus tout cela avec un legs d’une douzaine de mille francs qu’on attendait d’une vieille tante, le maître voilier devait marier avantageusement ses deux filles et payer au collége de Nantes la pension du petit Hippolyte qui montrait d’heureuses dispositions. Une série de malheurs vint traverser tous ces projets: le maître voilier ne tarda pas à mourir au Fort-Royal; la tante mourut aussi, peu après, ayant détruit son premier testament pour en faire un second, qui instituait un cousin éloigné son légataire universel, et enfin, un oncle qui avait écrit de ne point s’inquiéter: qu’il remplirait le vœu exprimé par le père de mettre le jeune Hippolyte au collége de Nantes, vint, trois mois après l’envoi de sa lettre, à rendre le dernier soupir. La famille du voilier se trouva bien près de la misère. Cependant, la veuve, en travaillant avec sa fille aînée, réussit à nourrir ses deux autres enfants.

A douze ans, Hippolyte savait lire, grâce aux soins de sa sœur aînée, et il pouvait, grâce à l’obligeance d’un commis de la marine, former de grosses lettres.

Mais un ordre d’embarquer força le maître à laisser son jeune écolier continuer tout seul ses études calligraphiques.

Comme Lebreton, comme cent mille de ses pareils, Violeau devait, pour apprendre un état passer par le dur apprentissage de l’atelier. L’atelier, où des hommes ignorants, grossiers, cyniques, insultent, à toute heure, à la morale, à la religion: l’atelier, ce perpétuel va-et-vient d’odieux propos, où le blasphème se croise avec l’obscénité; l’atelier, ce hideux lupanar de toutes les brutalités. Quel séjour pour un enfant modeste, délicat, faible, chétif, accoutumé au langage doux et pieux de sa mère et de ses sœurs vivant dans la crainte de Dieu!

Mais Hippolyte ne se plaignait pas; il craignait d’affliger sa mère. Il s’efforçait même, chaque fois qu’il rentrait de montrer un visage gai. Il ne trompa pas longtemps le regard de sa famille. Au lieu de prendre des forces avec l’âge, il devenait plus faible; la vérité fut devinée ou avouée. Mais alors le pauvre enfant représenta à sa mère et à ses sœurs qu’elles avaient déjà trop fait pour lui, qu’il était d’âge à gagner sa vie. On avait pris un parti décisif: on retira Hippolyte de l’atelier, et on lui dit que, son père étant mort au service de l’état, il avait droit, comme fils de veuve, à un emploi dans un bureau dépendant de la marine. Droit n’est pas faveur: au bout de plusieurs années seulement, après des démarches constantes, Hippolyte obtint enfin une place de quatre cents francs au bureau des hypothèques.

C’est de ce temps que datent les beaux jours de ce jeune homme si longuement éprouvé. Au bureau des hypothèques, Hippolyte trouva ce qu’il y a de plus précieux au monde, un ami dans la personne de M. Pierre Javouhey, jeune homme modeste, sage, pieux, le neveu d’une des femmes les plus respectables par ses vertus chrétiennes, Mᵐᵉ Javouhey, fondatrice et supérieure générale de l’ordre de saint Joseph de Cluny. Les mêmes croyances, les mêmes goûts devaient attirer l’un vers l’autre ces deux nobles jeunes gens, imbus des mêmes principes de devoir et de vertu. Pierre avait peut-être un caractère plus ferme, plus décidé; Hippolyte était plus doux, plus sensible; mais ces légères différences servaient plutôt à resserrer les nœuds de l’amitié qu’à les détendre. Dans leurs excursions champêtres aux environs de Brest, que d’aimables projets formés, qui n’avaient d’autre but que le bonheur de la famille, le soulagement de l’humanité et la glorification de Dieu! Que d’études sérieuses, que de longs travaux pour acquérir une petite fortune suffisante à l’acquisition d’une maisonnette à la campagne avec un beau jardin!

Rêves heureux! plus heureux que la réalité même, parce qu’ils n’ont pas sa tiédeur!