Mais ce grand bonheur de l’amitié devait être de courte durée; Pierre partit pour la Guyane française. Mortellement atteint par le climat de cette île, Pierre, après quelques années de souffrance, expira, demandant son ami, et lui léguant tout ce qu’il possédait: cent francs pour l’aider à publier un livre.

Si l’on nous demandait dans quelles circonstances éclata la vocation poétique du jeune Violeau, nous répondrions que ce fut probablement à l’occasion du départ de son ami et que cette vocation prit un grand développement de l’absence. Quand une douleur poignante laboure l’âme profondément, elle fait naître l’éloquence sublime du cœur. On trouve dans les poésies de M. Violeau une sensibilité vraie, pénétrante, unie à une touche fine, délicate, gracieuse, toujours amie de la simplicité des mots, bien qu’elle s’élève parfois dans une région d’idées très élevée. Nous donnons à nos lecteurs une de ses meilleures pièces de vers intitulée A mon Ami absent, c’est-à-dire M. Pierre Javouhey:

A MON AMI ABSENT.

Quand la nécessité, maîtresse tyrannique,
Eloigna ton vaisseau des bords de l’Armorique,
Quand ta voile s’enfla sous le vent du départ,
Quand tu mis tout ton cœur dans un dernier regard,
La coupe de tes jours te sembla trop amère;
Tu n’y vis que dégoût, infortune, misère;
Ton courage faiblit; tu ne pus espérer,
Et, détournant les yeux, il te fallut pleurer.
«Ainsi donc, as-tu dit, ainsi s’use ma vie!
»Pas un jour n’est passé sans tromper mon envie.
»Pas un toit où, le soir, je trouve à m’abriter,
»Qu’il ne faille, au matin, saluer et quitter!
»A vingt pays divers mon passé se partage;
»L’un garda mon berceau pour s’en faire un otage;
»L’autre sourit de loin avec mes jeux d’enfant;
»L’autre me salua lauréat triomphant.
»Celui-ci me voyait, adolescent encore,
»Epier sur ses monts le lever de l’aurore:
»Celui-là m’accueillait, confiant, affermi,
»Et toujours appuyé sur le bras d’un ami.
»Tous ont un souvenir où mon esprit se pose;
»Tous de mon cœur aimant ont gardé quelque chose;
»Et partout je n’ai fait qu’un séjour passager,
»Et j’ai traîné partout l’ennui de l’étranger.
»Ainsi s’en vont mes jours pleins de trames coupées,
»De liens dénoués, d’affections trompées.
»Ainsi, toujours errant, il me faudra vieillir
»Et semer en tout lieu pour ne point recueillir....
»Oh! que n’ai-je plutôt, dans ma route pénible,
»Réuni tous mes soins à me faire insensible!
»Que n’ai-je, insoucieux des passants du chemin,
»Repoussé cet ami qui me tendait la main!
»Plus sage et plus heureux dans ma courte carrière,
»Je ne tournerais point mes regards en arrière;
»Tout entier dans moi-même et n’aimant nulle part,
»Je serais sans regrets au moment du départ.»

Cependant, tout rempli de tes mornes pensées,
Bientôt tu ne vis plus nos côtes effacées,
Et moi, de ce rivage où tu m’avais quitté,
Je perdis ton vaisseau par les flots emporté.
Que mon âme fut triste et ma douleur amère!
Je perdais mon ami, mon Mentor et mon frère.
Je redisais cent fois les mots de ton adieu;
Je racontais ma perte à la nature, à Dieu.
Ta voile qui fuyait de tant de vœux suivie,
Semblait me dérober la moitié de ma vie.
J’évoquais mes beaux jours écoulés près de toi,
Et tous me répondaient et pleuraient avec moi.

Ce jour est déjà loin: le poids de trois années
A, d’un fardeau plus lourd, chargé nos destinées,
Et l’absence, toujours assise à notre seuil,
Laisse à notre amitié ses regrets et son deuil.
De loin en loin, à peine une lettre bénie
Apporte à l’un de nous une joie infinie
Et, pleine de douceur, de constance et de foi,
Dit: l’ami vit encore et se souvient de toi.
Oh! oui, souvenons-nous, souvenons-nous ensemble;
Qu’à défaut du présent, le passé nous rassemble!
Refais-moi ces récits tant de fois écoutés;
Dis-moi si tes déserts ont de grandes beautés.
N’as-tu pas des rochers, une aride montagne
Qui rappellent un peu ma mère la Bretagne?
N’as-tu pas, dans les eaux, dans les vents, dans les bois,
Entendu comme un chant qui te semblait ma voix?
Je voudrais tout savoir. Sur ta nouvelle terre
N’est-il rien qui ressemble au vallon solitaire,
Au chant de nos oiseaux, au murmure si doux
Du ruisseau qui fuyait sous des buissons de houx?....
Mêle tes orangers à mes genêts sauvages;
Mêle à tes cieux d’azur, mes cieux pleins de nuages!
Tu t’en souviens encor puisque tu les aimais.
Les annales du cœur ne s’effacent jamais.

Pour moi, fidèle ami du sol qui m’a vu naître,
Moi qui, loin de mon toit, n’ai rien voulu connaître,
Je n’ai point déserté mon indigent berceau:
Les flots bleus, les rochers, le vallon, le ruisseau,
Comme à mon cœur enfant, parlent à ma jeunesse;
Mais, ami, c’est ton nom qu’ils répètent sans cesse,
Et je sens pour nous deux une tendre pitié
Lorsque je vois l’absence où riait l’amitié.
La plus sainte union ne peut être durable;
Tout ce qui tient à l’homme est triste et misérable.
Nous ne nous rencontrons que pour nous dire adieu;
Nous fuyons dispersés par le souffle de Dieu.
L’un s’arrête et nous quitte; un autre nous devance.
Sans guide, sans soutien, on se hâte, on s’avance,
Toujours plus isolé dans l’aride chemin;
A peine se fait-on un salut de la main.
. . . . . . . . . . . . . . .
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. . . . . . . . . . . . . . .
S’il revenait un jour!.... Il reviendra, sans doute;
De mon chaume qu’il aime il reprendra la route;
Il reviendra chantant, le front épanoui....
Dieu! s’il ne trouvait plus mon accueil réjoui!
L’hirondelle, au retour de son lointain voyage,
Revoit bien le clocher, le ciel bleu, le feuillage;
Mais, dans ces lieux charmants que le Seigneur bénit,
Revoit-elle toujours sa fenêtre et son nid?

Ami, quand, revenu des bois de la Guyane,
Tu prendras le sentier qui mène à ma cabane,
Si tu ne revois point les houx que j’aime tant,
Et dont tu demandais une branche en partant;
Si, malgré le printemps qui viendra de renaître,
Sans y trouver des fleurs, tu revois ma fenêtre,
Lorsque tu frapperas en disant:—Ouvrez-moi!
Si ma porte aussitôt ne s’ouvre point pour toi,
Si tout, en te voyant, n’a pas un air de fête,
Si l’hospitalité n’a point de table prête,
Si personne ne pleure en disant:—Te voilà!
Alors, ô mon ami, je ne serai plus là.

Prends le chemin connu qui mène au cimetière:
Consacre au souvenir une soirée entière.
Au milieu des tombeaux des pauvres sans renom,
Cherche une croix modeste où tu liras mon nom.
Pour garder mon sommeil, tu la verras penchée,
Si le délai fatal ne l’a point arrachée;
Car ce n’est pas assez pour le pauvre importun
D’être, pendant ses jours, repoussé de chacun,
Il faut, lorsque vient l’heure où sa force succombe,
Qu’il n’ait pas même à lui la place de sa tombe!
La fosse aussi s’achète et, le délai passé,
Pour un hôte nouveau l’indigent est chassé.

Qu’importe, cependant, quelle place nous donne
Cette cité des morts où l’on nous abandonne!
Que l’on jette mes os à l’un ou l’autre bout,
A l’ombre de la croix l’espérance est partout:
Partout, ami, partout, sur l’herbe ou sur la pierre,
Tu peux interroger mon âme et ma poussière,
Quelque part que je sois, je te dirai toujours:
Ami, ne pleure point; la vie est peu de jours.
Sois prêt à me rejoindre à la première aurore;
Je t’attends dans le ciel pour te chérir encore.
Dans les mêmes soleils nous devons habiter;
Nous devons nous revoir pour ne plus nous quitter.
L’ange de l’amitié, cher aux saintes phalanges,
Là-haut comme ici bas est le plus beau des anges;
Quand, de l’éternité le jour immense a lui,
Nos plus doux sentiments se confondent en lui.
L’amour, sans vains désirs, sans sexe, sans mystère,
N’est plus aux pieds de Dieu ce qu’il est sur la terre;
Mais l’amitié n’a rien qu’il lui faille épurer,
Elle remonte au ciel sans se transfigurer.