Avec cette bonté délicate des véritables artistes, MM. Quinzard et Alophe, pour ne pas faire perdre de temps au pauvre tisserand, se mirent de suite à l’œuvre, et, le soir même, Magu eut une douzaine d’épreuves de son portrait. Sa joie fut grande: «Je suis,» écrivait-il naïvement à sa femme, «je suis le premier tisserand, je pense, qui se soit encore fait lithographier; on m’approuve d’avoir gardé le modeste tablier et d’avoir voulu paraître ce que je suis effectivement, un pauvre ouvrier.»
Par un coup de la Providence, des prospectus des poésies de Magu tombèrent dans les mains des enfants d’un entrepreneur de terrassements du roi et chargé de l’entretien des Champs-Élysées, du même nom que le poète; ils se souvinrent avoir entendu dire que leur grand-père était né dans les environs de Lizy, et, après des recherches, ayant acquis des preuves de leur parenté avec Magu, ils lui écrivirent une lettre affectueuse et lui envoyèrent une somme de quatre cents francs pour contribuer aux frais d’impression de son livre.
Deux ministres de l’instruction publique lui donnèrent des témoignages de l’estime qu’ils faisaient de son talent poétique: l’un, M. de Salvandy, lui accorda une pension de deux cents francs; l’autre, son successeur, M. Villemain, souscrivit pour cinquante exemplaires de son ouvrage et lui adressa la lettre suivante:
A M. MAGU,
Tisserand à Lizy-sur-Ourcq.
Paris, le 28 janvier 1840.
Je viens de lire, Monsieur, avec un vif intérêt quelques-unes des poésies que vous avez composées dans les courts loisirs de votre vie laborieuse. Votre talent et les sentiments que vous exprimez ne peuvent manquer d’être encouragés par l’estime publique. Je dois, comme ministre du Roi, vous donner une marque de l’intérêt que le gouvernement porte aux lettres. J’ai pris une souscription à cinquante exemplaires de votre recueil, sur le fonds spécial du ministère de l’instruction publique. Les deux cents francs, prix total de cette souscription, seront ordonnancés en votre nom sur le payeur du département de Seine-et-Marne, qui vous donnera avis du jour où vous pourrez vous présenter à la caisse de M. le Receveur particulier de votre arrondissement. Vous pourrez m’adresser, par l’entremise de M. le Sous-Préfet, les cinquante exemplaires de votre ouvrage auxquels j’ai souscrit.
Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.
Le Pair de France,
Ministre de l’instruction publique,
Villemain.
Avec le succès vint l’engoûment; le plus grand monde de Paris voulut voir le tisserand de Lizy. Celui-ci y vint en effet, appelé par la reconnaissance et Magu fut, à son insu, le lion du jour: gracieux amis, présentations, compliments flatteurs, grands dîners, concerts, etc., rien n’y manqua, et le bonhomme, avec son tact naturel et son admirable bon sens, ne dit ni ne fit rien qui ne fût d’une parfaite convenance.