Cependant, sa tête ardente demandait une alimentation: il chantait donc, le jour, tout en travaillant, les chansons de Béranger, et, la nuit, il lisait Rousseau, l’auteur de la Nouvelle Héloïse et du Contrat social. L’explosion de juillet arriva: Savinien fut un des premiers à prendre les armes. Les mots d’abaissement continu, de jésuitisme, d’absolutisme bourdonnaient systématiquement depuis de longues années dans les feuilles de l’opposition; le moment était venu pour tout bon patriote de réhabiliter la gloire et la liberté. Le jeune poète le crut ainsi, avec bon nombre de Français. Il fut arrêté, les armes à la main, et il aurait, peut-être, payé de la vie son généreux élan, si la victoire n’était restée à ceux qui partageaient ses opinions et ses espérances. Il avait mérité la croix de juillet; mais comme il était trop fier pour la demander, il ne doit pas se plaindre de ne l’avoir pas obtenue. D’autres, moins modestes, furent plus heureux.
Le mouvement qui éclata, au mois d’avril, ne devait pas le trouver inactif. Arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, Savinien put juger comment le pouvoir entendait cette gloire et cette liberté. En réfléchissant sur le passé dans sa prison, il se souvint, peut-être, de l’expédition d’Espagne en 1823, faite malgré les puissances du nord; de l’expédition d’Alger entreprise et heureusement terminée en quelques jours, en dépit des menaces de l’Angleterre; peut-être encore en est-il venu à penser que la branche aînée avait du bon et qu’elle n’eût jamais voulu de l’entente cordiale, non plus que de la paix à tout prix.
Sorti de prison, Savinien Lapointe se maria et publia ses premiers essais poétiques dans la Ruche populaire, journal rédigé par des ouvriers. Bientôt, soutenu par les encouragements les plus honorables et les plus illustres, il fut mis dans le cas de publier un recueil de poésies intitulé: Une voix d’en bas. Ce livre remarquable a suffi pour faire prendre à Savinien une place distinguée parmi nos poètes contemporains.
Le talent de Savinien n’a pas été façonné par une main étrangère; il est le brillant résultat de méditations solitaires, d’études assidues, fécondées par les dons naturels les plus précieux: une imagination puissante; un esprit prompt, alerte, vif, observateur; un sentiment délicat de la mélodie et du nombre. La voix de Savinien est parfois rude, âpre, incisive; elle ne chante pas alors pour plaire, mais pour instruire, amender et réformer. Si les versificateurs de nos jours avaient compris leur époque, ils se seraient abstenus de publier leurs contre-sens, harmonieux, sans doute, mais de purs contre-sens, et la poésie ne serait pas tombée comme jadis la vérité, au plus profond d’un puits, où elle se serait indubitablement noyée sans le secours que lui ont prêté deux poètes de génie.
CLAUDIUS HÉBRARD,
Publiciste et poète de Lyon.
Les grands hommes ambitionnent des statues et des couronnes, mais les bienfaiteurs de l’humanité ne soupirent qu’après l’accomplissement de leurs projets. Là est leur récompense, la seule récompense digne de leur cœur et de leur charité. Au nombre de ces bienfaiteurs, la reconnaissance et les sympathies universelles de plusieurs milliers d’ouvriers de Paris ont déjà placé M. Claudius Hébrard, pour les fécondes semences de bien qu’il a répandues sur les durs sillons de la terre qu’ils labourent, et qui a, pourtant, porté prématurément de si beaux épis!