Claudius Hébrard est né à Lyon, en 1820. Il entra dans la vie littéraire en 1840. Il quitta le collége, en 1838, et commença, pour l’architecture et l’archéologie du moyen-âge, des études que le mauvais état de sa santé et la faiblesse de sa vue le forcèrent d’abandonner. Maître de son temps, il fonda alors à Lyon une société littéraire, qui prit le nom d’Institut catholique, et publia, sous le même titre, une revue mensuelle, où il fit paraître plusieurs poésies et plusieurs articles de critique littéraire. L’Union des provinces lui est également redevable de l’insertion de plusieurs excellents morceaux de même genre.
Venu à Paris en 1841, il fit paraître plusieurs pièces de vers et plusieurs articles littéraires dans la Gazette de France et dans quelques revues. En 1842, l’œuvre de saint François-Xavier s’étant établie dans la paroisse de Saint-Sulpice, on vint le prier de réciter des vers aux ouvriers membres de cette association. L’âme tendre et dévouée d’Hébrard vit dans cette mission un apostolat. Là, Hébrard pourrait contribuer à la régénération de la société par le charme des souvenirs anciens, par la glorification de ce qu’il y a de plus sacré: la religion et le travail. Contrairement aux opinions des docteurs absolus, M. Hébrard ne crie jamais anathème: il trouve mieux d’encourager, d’exhorter et de contribuer, suivant ses forces, à la propagation des seuls principes qui puissent améliorer la condition humaine.
Au commencement de ce siècle, le retour de la France à la foi catholique provoqué par un puissant génie[M], puis les progrès des sciences naturelles qui permirent de confondre les assertions impies du siècle précédent, devaient exciter M. Hébrard à l’accomplissement de la tâche à laquelle il s’était voué. Il savait d’ailleurs, que sa poésie, à lui, toute faite pour instruire bien plus que pour récréer; pour moraliser et non pour distraire, trouverait de l’écho dans l’âme des hommes du peuple dont la raison est saine, le cœur pur, et dont toute la vie droite et honnête se consume en travaux pénibles pour subvenir aux besoins de leurs familles. Pendant trois ans, il se rendit donc tous les dimanches dans une des huit paroisses qui possèdent cette œuvre, essayant de consoler le pauvre travailleur par le pain de la parole.
Soit disposition naturelle, soit préméditation habile, Hébrard, dans ses poésies, s’est appliqué à se maintenir dans une région d’idées à la portée de toutes les intelligences; à en bannir tout ce qui tient à l’abstraction ou au mysticisme. Tout est clair, net, précis, pratique, dans ses compositions vivifiées par le feu de la charité chrétienne, colorées par la grâce d’une imagination fraîche et pure, par les élans d’un cœur chaud et généreux. En 1845, il publia par livraisons de nouvelles poésies, sous le titre de Soirées poétiques de Saint François-Xavier.
La critique pourra bien signaler quelques légères taches dans les Heures poétiques et morales d’un ouvrier, mais, nous avons hâte de le dire, de toutes les productions dues à nos poètes artisans il n’en est aucune qui, comme celle-ci, tende aussi directement à la régénération des classes laborieuses. Pour nous, Claudius est plus qu’un bon poète, c’est un apôtre de l’humanité. Ce n’est pas un artisan, comme tous les personnages de notre livre, mais il est comme le père intellectuel et moral de ces artisans, et nul d’entre eux, sans doute, non plus que nos lecteurs, ne nous reprochera de lui avoir donné une place là où l’appelaient naturellement l’amour et les sympathies de ceux pour lesquels il a été un guide, un instituteur et un ami. Nous citons la dernière partie de sa pièce de vers intitulée aux Ouvriers.
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Courage, enfants de Dieu; persévérez, courage!
Soyez, dans notre ciel qu’on dit chargé d’orage,
Les signes précurseurs du lever d’un beau jour;
Nous comptons sur vos cœurs, votre foi, votre amour.
Allez, élus du ciel, nouveau peuple de Dieu;
Que la vérité soit la colonne de feu
Qui dirige vos pas au désert de ce monde;
Gloire, bonheur, espoir, quelle lumière inonde
Les pieds des messagers descendant du Carmel!
Sion, reprends tes chants, redresse ton autel;
Dans les camps d’Israël que les tentes sont belles!
Voici pour le Seigneur des cohortes nouvelles:
Élargissons nos rangs, noyons le souvenir
Dans l’espoir enivrant qu’apporte l’avenir.
Oui, viens, pauvre artisan, toi dont la triste vie
Au malheur ici-bas est toujours asservie;
Toi, dont le front ridé se mouille de sueurs,
Et dont les yeux, souvent, contiennent tant de pleurs
Viens! viens! n’ajoute pas au poids de ta misère
Celui du désespoir d’une injuste colère,
Qui, mêlant le blasphème aux tortures du cœur,
Fait un vaincu de plus et non pas un vainqueur.
Étouffe cette voix impie et murmurante
Que j’entends s’élever dans ton âme souffrante.
Avant d’accuser tout, le destin et le ciel,
Avant de nier Dieu, de l’appeler cruel,
Apprends à réfléchir, apprends à te connaître;
Sache bien pour quel but le Seigneur t’a fait naître.
Aux douceurs de son joug sache t’accoutumer;
Apprends à le servir et tu sauras l’aimer.
Hélas! pourquoi veux-tu, pauvre exilé sur terre,
Enraciner le pieu de ta tente éphémère
Dans ce triste désert où nous voyageons tous?
Pourquoi, fils du malheur, victime de ses coups,
Restes-tu sous sa main comme la gerbe mûre
Que le fléau dans l’air et déchire et triture?
Tu restes là ployé sous ton rude fardeau,
Appelant tristement le néant du tombeau.
Aussi, ne pouvant plus souffrir dans le silence,
Ton cœur vers d’autres cœurs désespéré s’élance.
Quels amis choisis-tu? Le monde et ses plaisirs,
L’enfer et ses conseils, le vice et ses désirs.
Malheureux! lève-toi, surgis de ton abîme!
La souffrance est pour l’homme une leçon sublime:
En le purifiant elle le rend parfait;
Infortuné, prends garde à maudire un bienfait.
Marche, poursuis ta route, et fais de l’espérance
Le magnifique appui de ta persévérance.
Contemple enfin le ciel au travers de tes pleurs;
Les ronces du sentier te paraîtront des fleurs.
Nouveau Job, bénissant la main qui te terrasse,
Contre les coups du sort prends la foi pour cuirasse.
Sous le poids du malheur courbe ta volonté;
L’indépendance est sœur de la docilité.
Travaille! Un bon esprit dans le repos s’émousse;
Du pain qu’on a gagné la saveur est plus douce,
Et, reposant tes bras, aux fêtes du Seigneur,
Dépense le salaire acquis par ton labeur
A répandre la joie au sein de ta famille,
A faire orner le cœur de ton fils, de ta fille,
A les ceindre tous deux de force et de pudeur,
D’amour respectueux, de savoir et d’honneur.
Estimé désormais, aimé de tout le monde,
Tu n’apercevras plus la distance profonde
Séparant ici-bas le pauvre et le puissant.
C’est la vertu qui fait la noblesse du sang:
L’honnête homme ici-bas est partout à sa place,
Et, s’il a bien vécu dans l’état qu’il embrasse,
Quels que soient ses travaux, au jour de ses vieux ans,
Il pourra se montrer fier de ses cheveux blancs.
L’épreuve vient surtout à ceux que Dieu préfère.
Les plus belles vertus naissent dans la misère.
N’est-ce pas dans ses rangs que sont les grands combats?
Luttes contre le haut qui pèse sur le bas.
Le pauvre qui travaille et que le chaume abrite,
En raison de ses maux, centuple son mérite.
Accepte le malheur; c’est une royauté
Dont le trône est basé sur l’immortalité.
Artisan! Est-ce ainsi que ton âme raisonne,
Quand la douleur est là qui l’étreint, l’emprisonne,
Quand, joignant à ses coups l’aiguillon du remords,
Par un lâche calcul tu devances la mort?
Est-ce ainsi qu’il te parle en tes jours de détresse,
Ce monde qui te perd, te trompe ou te caresse?
Crois-tu que la douleur s’éteint dans les plaisirs?
Un désir satisfait éveille les désirs,
Et l’homme, se créant lui-même son martyre,
Voit les pleurs bien souvent interrompre un sourire.
Et! que peut donc sur l’âme un instant de gaîté?
Le fini suffit-il à l’immortalité?
L’aigle, en son vol altier, s’élançant vers la nue,
Veut-il un horizon pour arrêter sa vue?
Que l’homme serait beau s’il comprenait en soi
Cet infini qu’il porte et qui l’établit roi!
Roi de cet univers créé pour son service,
Et de ces éléments, pliant à son caprice,
Souverain incomplet, il donne à tout des lois,
Et, pour se commander, il est faible et sans voix.
Laissons-le s’agiter, dans sa vaste ignorance,
Jouet de vains plaisirs, jouet de la souffrance.
Vaisseau sans gouvernail, par les flots ballotté,
Il erre à l’aventure, et, par l’écueil heurté,
Il sombrera bientôt dans le fond de l’abîme;
Et nous! prenons la foi pour pilote sublime,
La vertu pour fanal, le ciel pour rendez-vous;
Le passé nous instruit, l’avenir est à nous.
Aujourd’hui chacun veut pacifier le monde;
Chaque utopiste est là qui détermine et sonde
Le mal qui nous dévore et nous mène en secret.
Sur un rêve menteur, sur un système abstrait
On base maints projets, maints échafauds d’idées,
Devant, aux nations soi-disant attardées,
Apporter le remède à tant de maux divers;
L’écrivain dans sa prose, ou le barde en ses vers,
Mélancolique ou gai, selon son caractère,
Du futur, à son gré, pénétrant le mystère,
Nous promet le bonheur ou des siècles affreux.
Que de temps dépensé pour faire des heureux!
Que de talents perdus pour se tromper eux-mêmes!
Oh! que d’illusions! que de vagues systèmes!
Pour toi, pauvre artisan, sois plus sage et plus fort;
Prends la vertu pour ancre et tu verras le port.
Oui, viens, membre souffrant de la grande famille,
Moissonneur désolé, courbé sur la faucille,
Dans les champs où l’ivraie étouffe les épis;
Voyageur fatigué, dont les yeux assoupis
Et les membres brisés cherchent partout l’ombrage,
Pour faire halte un peu durant ce long voyage;
Viens! je partagerai le poids de ton fardeau;
Je te ferai trouver au désert un peu d’eau;
Je t’apprendrai la route allant à la patrie,
Le nom du bon Pasteur et de sa bergerie.
Mets ta main dans ma main et ton cœur sur mon cœur;
Marchons unis et purs sous les yeux du Seigneur.
Je te suis au foyer, à ta rude journée;
Je m’attache à tes pas, et sur ta destinée
Puissé-je, par ma voix, toute pleine d’amour,
Faire surgir enfin l’aurore d’un beau jour!