PAUL GERMIGNY,
Tonnelier à Châteauneuf sur Loire.
Sous le ciel riant de l’Orléanais, dans une petite ville solitaire, côtoyée par la Loire, vit un obscur tonnelier, privé d’études classiques et presque d’instruction élémentaire. Son nom est encore peu connu, mais il mérite de l’être davantage. Un petit volume, publié en 1842, sous ce titre: Essai de poésie, valut à l’auteur de nombreuses et douces marques de sympathie, et si bien que, au bout d’un an, la première édition de cet essai fut épuisée. Encouragé par ce succès qu’il a la modestie d’attribuer principalement à des causes étrangères à son talent, l’auteur a réuni ses premières pièces de vers corrigées et leur en a adjoint quelques autres entièrement inédites. Il a ainsi formé un recueil plus sévèrement élaboré que le premier, plus fort de pensée, plus frais de coloris, plus vif d’expression.
La vie de Germigny est vide de faits intéressants, curieux, ou dramatiques, car il n’a pas besoin de quitter Châteauneuf pour gagner son pain quotidien: là s’exerce son industrie. Là, sont aussi ses amis, ses parents. Il ne verra probablement jamais d’autre horizon que l’horizon de son clocher, et, comme ses pères, il mourra sans doute à Châteauneuf sur Loire. Mais qu’importe? Qu’ont rapporté de leurs voyages autour du monde les Cook et les Bougainville, les Anson et les Baudin? Des descriptions de contrées nouvelles, de races d’hommes nouvelles, des spécimen d’animaux, de minéraux, de végétaux, jusque’alors inconnus, et encore des améliorations précieuses à la science nautique; mais qu’ont-ils fait pour la poésie? Christophe Colomb, lui-même, revenu à la vie, aimerait mieux, certes, se mettre en quête d’un autre nouveau monde que de rimer le moindre quatrain.
La poésie n’émane directement ni de la diversité, ni de la rareté, ni de la grandeur des objets qui frappent les sens: pendant qu’un géomètre ne regarde la chute du Niagara ou le lever du soleil qu’à travers une préoccupation mathématique, le poète voit dans une feuille qui tombe une illusion évanouie, dans un nuage un fantôme; il entend dans une brise un soupir, dans un ruisseau une voix... Tout, autour de lui, se peuple d’images, de tableaux, sans cesse renouvelés; et, dans le grand livre de la nature, où il lit sans avoir étudié, il contemple avec ravissement les œuvres inimitables de celui qui a établi entre elles et son âme une affinité mystérieuse. On naît poète, indépendamment des latitudes: tandis que le ramoneur Beronicius, en Hollande, chante instinctivement d’admirables poésies, les femmes madécasses modulent la touchante et célèbre élégie: Un pauvre voyageur blanc.
Si les plus grands et les plus imposants spectacles de la nature ne doivent jamais frapper l’imagination du tonnelier de Châteauneuf sur Loire, il portera peut-être un regard plus minutieusement investigateur sur les scènes tempérées qu’il examine; il nous fera mieux pénétrer dans leur intimité, et il nous dévoilera les liens invisibles qui les unissent entre elles pour coordonner leurs rapports.
Les strophes suivantes adressées à une cascade[N] nous paraissent dignes d’être citées.
Oui, je te crois, déesse, ô cascade bruyante;
Sentant que ta voix parle à mon âme croyante,
Que ton œil me sourit, je t’admirerai mieux.
Oh! combien j’aimerai ton écharpe bleuie,
Ta robe étincelant à la vue éblouïe,
Qui renvoie en éclairs tous les rayons des cieux!
J’aimerai le brouillard, vaporeuse rosée,
Poussière de cristal au soleil embrasée,
Qui rejaillit du roc où ta chute se rompt;
Blanche vapeur qui monte au feuillage des saules;
Chevelure flottant sur tes moites épaules;
Voile frais et léger qui s’agite à ton front.