Cette dernière strophe, qui renferme une belle image, pèche par la clarté, et nous le regrettons; nous en disons autant de la troisième strophe commençant par ce vers:
«Lorsque le voyageur, sur ces plages d’Asie.»
Mais, en somme, le tonnelier de Châteauneuf sur Loire doit beaucoup à la nature; il dépend de lui, par un travail assidu et par une grande sévérité envers lui-même de devenir un poète très distingué; dès aujourd’hui, c’est un poète charmant.
LOUIS PÉLABON,
Ouvrier voilier à Toulon.
La vie de Pélabon n’a été traversée par aucun événement capable d’exciter la curiosité; mais elle peut être proposée comme exemple. Pélabon est né à Toulon, le 7 février 1814, de père et de mère ouvriers. La journée du père, ouvrier de l’arsenal maritime, était de trente-deux sous, et ce modique salaire devait le nourrir, ainsi qu’une femme et cinq enfants. Depuis, la famille s’accrut, la mère de Pélabon ayant eu douze enfants dont il est le neuvième. Mais laissons-le parler lui-même dans son simple et naïf langage:
«Mon père,» m’écrivait-il récemment, «mourut le 12 décembre 1822. J’avais alors huit ans et nous restâmes quatre enfants sur les bras d’une pauvre femme veuve, dont je pleure, depuis quelques années, la perte. Les hautes études ne furent point mon partage. Je fus admis chez les Frères de l’école chrétienne où je demeurai un an tout au plus; à peine si j’eus le temps d’apprendre à assembler les mots et je ne fus admis, depuis, dans aucune autre. Quand j’eus atteint l’âge de quatorze ans, je témoignai à ma mère le désir de m’embarquer, mais plutôt pour soulager sa misère que par caprice. Je naviguai donc quelques années en qualité de mousse et de novice, et débarquai, au bout de ce temps, pour ne plus me revoir en pleine mer.
»En 1831, je fus placé dans le port comme apprenti voilier; état que je professe encore aujourd’hui. J’avais dix-huit ans à peu près, lorsque la poésie vint se manifester en moi. D’ailleurs, une pièce de comédie provençale qui a pour titre Lou Groulié bel esprit, par Étienne Pélabon, mon aïeul, qui, depuis plus de cinquante ans, jouit d’une réputation méritée, m’avait, depuis longues années, inspiré du goût pour la poésie provençale, et, à cet âge, dépourvu encore de toute l’expérience qu’exige une telle science, j’eus la folle idée de débuter par où mon grand-père avait peut-être fini. Je fis une pièce de théâtre provençale, intitulée Franchet et Chrestino, comédie en un acte, qui fut d’abord donnée au public comme un essai, et fut accueillie comme tel. Au bout de quelque temps, j’en fis une seconde intitulée: Magaret et Canoro, en deux actes, d’un genre tout à fait comique; ce qui occasionne souvent la réussite dans la poésie patoise. Une troisième fut aussi composée, peu de temps après: Victor et Madaloun (c’est son titre), toutes les trois imprimées à Toulon. Ayant plus tard reconnu mes fautes de versification et la hardiesse de ma muse, j’éprouvai beaucoup de regret d’avoir publié cette pièce; mais il faut dire que les confidents littéraires et censeurs dévoués et sincères m’ont manqué, et voilà tout le mal. Et je me suis retranché depuis dans un cercle plus étroit et moins périlleux; je ne compose plus que, de temps à autre, quelques pièces fugitives, quelques chansonnettes, etc. J’ai publié en 1842, un petit recueil de pièces françaises et provençales intitulé: Le Chant de l’Ouvrier. Avouez, Monsieur, qu’il faut avoir du courage, sans instruction première, sans connaissance de la grammaire, de se lancer dans la carrière littéraire; semblable à un vaisseau qui veut naviguer sans pilote et sans gouvernail, au milieu des vagues d’un océan si fertile en naufrages. Mais j’avais dans l’âme quelques hautes pensées que je ne pouvais dire en provençal; j’ai essayé de les bégayer en français, et je sais ce qu’il m’en coûte: peines, veilles, travaux, privations, et tout par soi-même!...