Comme tout a changé pourtant!
Autrefois, quand mon ruisseau pauvrement argentait,
Un de vos papiers m’arrivait timbré;
Oh! que de soucis celui-là chez moi causait!
Plus de vers, plus de chansons aussitôt qu’il était entré;
Il ne me parlait qu’en colère
Et d’un ton de commandement;
Si je faisais le sourd un moment,
Il menaçait du garnisaire;
Je payais donc tout effrayé;
Et je n’avais plus après ni argent ni esprit!

Qui m’aurait dit alors qu’un jour je dirais merci!
Au sévère monsieur Fontès
Que j’avais tant envoyé au pré des sept deniers,
A celui qui, chez moi, tuait la poésie?
Personne! parce qu’alors je lui étais trop rancuneux;
Parce qu’alors je n’avais pas vu encore
Le poète, l’homme de goût,
Le grand ami des vers gascons,
Dans l’homme si terrible qui était
Le gros major des collecteurs!

Mais à présent je sais tout, et ma muse est contente,
Et quand votre papier tout timbré se présente,
Je paie habitude, et je ne vous en veux plus,
Car vous écoutez mes vers, vous achetez tout ce que j’écris.
Vous le savez par cœur; que de plaisirs je vous dois!
Comme nous nous oublions en caquetant tous les deux!

Il faut me voir aussi, pour faire votre pratique,
Peigne en main, vers en tête, sortir de ma boutique,
Chaque jour,
A midi.

J’arrive, vous vous asseyez; moi sûr de vous plaire,
En vous accommodant sans bruit entre mes mains,
De mon esprit chansonnier
Je vous dis les petites affaires;
Et vous, vous tendez la joue et tout aussi bien m’écoutez.
Souvent votre goût fin critique
Sur ma glane poétique;
Cela m’est égal, je vous donne toujours
Main doucette, légère, et rasoir de velours!

Mais quand ma muse enfin vous donne un joli air,
Sur votre front aussitôt se peint une rougeur;
Vous vous levez vif comme l’éclair;
Vous sonnez deux fois; c’est assez;
Votre aimable et belle famille
Vient faire le cercle autour de moi;
Et ma muse se pavane,
Parce qu’elle sait que nulle part elle n’est jugée mieux.

Oh! ce qui plaît chez vous plaît partout, et je le sais;
Mais ce qui est plus joli: il y a quarante mois passés,
Un beau matin que j’entrai dans votre belle chambre,
Je vois des milliers de livres alignés,
Et tout dorés et tout luisants.
Un me sauta aux yeux; oh! comme je le reluquais!
C’était le mien; je le vis d’abord.
Mon nom y était gravé en gros et tout en or!

Que j’étais content! Monsieur, des plaisirs que je vous peins,
C’est le plus doux, celui qui m’a le plus saisi!
Mon livre est le premier que je regarde quand j’entre;
Pauvre livre! il est paysan, mais il ne ternit rien;
Vous l’avez si bien vêtu! je ne le perds pas de vue;
J’irais le chercher les yeux fermés.

Il est vrai qu’il peut avoir son âme un peu triste,
D’être au milieu de messieurs qui ne sont pas gascons;
Mais j’emploie pour lui mon esprit et mon huile,
Parce qu’avant le mois de mai,
Pour qu’il ne reste pas seul, je veux
Lui envoyer vite un petit frère;
Je l’achève; sur son teint je passe la pierre ponce;
Et je compte sur l’honneur de l’y voir à côté;
Car, Monsieur, le papier que vous m’envoyez m’annonce
Que vous aimerez mon cadet autant que mon aîné.

Eh bien, qu’en dites-vous? n’est-il pas sorcier ce Jasmin? Rompons donc avec lui de peur de maléfice et prenons congé de lui en vers patois, pour en finir: