[P]Bon Diou! qui no cansou! que bay bien! qui l’a fèyto?
Acòs Pascal! respour Toumas;
—Brabò! bìbo Pascal! crido la foulo entièro.

ÉLISE MOREAU.

A nos ingénieux artisans, à nos poètes incultes vient se joindre ici la jeune fille agreste; gaie comme l’oiseau du bocage, vive et alerte comme la biche de la forêt, simple comme la fleur des champs: Élise Moreau dont les chants poétiques, un jour, salués par les applaudissements de notre grande ville, iront retentir sous les chênes séculaires de Mazières; Mazières, du département des Deux-Sèvres, aux grands bois, aux prés herbeux, et si solitaire qu’il n’est connu que de ceux qui l’habitent. C’est dans cet endroit perdu que s’écoula l’enfance d’Élise, loin de tout enseignement primaire, par l’excellente raison que cet enseignement n’avait pas alors pénétré jusque là. A défaut de maîtres et de leçons, elle lisait dans ce merveilleux livre de la nature qui ne s’ouvre que pour ses adeptes: le chant d’un oiseau, le souffle d’une brise, les parfums d’une fleur, étaient pour elle autant de thèmes vivants pour les modulations de la poésie. Elle avait six ans à peine lorsque sa première pièce de vers lui fut inspirée par la circonstance suivante:

On avait célébré, le 6 janvier, la fête des rois, en famille, en compagnie du curé, du notaire et du médecin. La fève était tombée à Élise. Les convives déclarèrent qu’elle devait, à son tour, payer un gâteau. Son embarras fut grand, car elle ne possédait qu’un très mince capital, destiné, disait-elle, à jeter les fondements de sa bibliothèque.

«Si je faisais une chanson?» se demanda-t-elle. «Maman qui a bien voulu se charger de confectionner le gâteau, l’acceptera peut-être en paiement.»

La chanson fut faite, et chantée, le soir même, aux grands applaudissements de tous les invités. Ce premier succès encouragea l’enfant au point que, à compter de ce moment elle dédaigna tous les amusements de son âge et ne s’occupa plus que de traduire dans un langage cadencé tout ce qui frappait ses regards et sa pensée.

Mais elle comprit bientôt que, pour écrire, il fallait savoir et savoir beaucoup, et que, pauvre enfant, confinée au fond d’un obscur village, elle ne savait rien. Un jour, des voyageurs visitèrent le pays. L’un d’eux causa longtemps avec la petite fille, conseilla aux parents de la mettre, sans tarder en pension, soit à Niort, soit à Parthenay, et laissa à dessein un exemplaire des œuvres de Racine sous un des berceaux de noisetiers du jardin. La lecture de ce modèle de toutes les perfections littéraires ouvrit un monde nouveau à Élise, et fut probablement la cause de cette pureté d’expression qu’on remarque dans ses vers.

Peu après, sa famille quitta Mazières, pour aller habiter Coulonges, autre bourg plus considérable à quatre lieues de Niort. Là vivait un savant médecin, qui, émerveillé du talent précoce de cette enfant, lui ouvrit sa bibliothèque et voulut même faire des démarches pour qu’elle entrât dans la meilleure pension de sa ville. Élise accepta les livres avec une reconnaissance infinie, mais quant à l’invitation d’aller en pension, pouvait-elle l’accepter, elle qui avait passé presque tout son temps, au grand air, à la campagne? Et puis son esprit actif et vagabond comme l’abeille, ne butinerait plus les fleurs des livres, d’après ses caprices et ses instincts elliptiques. Au règne de la fantaisie enivrante succéderait celui de l’ordre et de la méthode: il faudrait tout ranger au cordeau, tout mesurer au compas, suivre, sous peine de réprimande les explications, ou lourdes, ou obscures, ou insuffisantes de maîtres routiniers. Quand on apprenait si bien et tant de belles choses au bord d’un frais ruisseau, coulant en doux murmures, titillant sourdement la paresse de l’esprit et de l’imagination sous l’ombrage parfumé d’un tilleul ou d’un maronnier en fleur; bercée par le gazouillement des mésanges et des chardonnerets, par le roucoulement des tendres ramiers; charmée, à chaque instant par les métamorphoses riantes de légers et brillants nuages se jouant à l’horizon.... Quoi donc! échanger cet admirable spectacle de la nature et ses sublimes émotions contre la cellule d’une classe! Cet échange eût été un trop grand sacrifice; cet échange eût tué toute inspiration; mademoiselle Moreau refusa net.