LES PREMIERS SOUVENIRS.
Enfant, quand je courais active et vagabonde,
Croyant que mon vallon, là bas, c’était le monde,
Du toit aimé, le soir, je passais le vieux seuil,
Et ne comprenant pas ni la mort, ni le deuil,
Ni la souffrance au cœur s’attachant comme un lierre,
Je demandais pourquoi sous la rouge paupière
Des femmes qui passaient, le front voilé de noir,
Roulaient toujours des pleurs? Pourquoi j’avais pu voir
Près d’elles, au saint lieu, quand j’étais arrêtée,
Des sanglots soulever leur épaule voûtée?
Ma mère répondait que mon ange gardien
Me le dirait plus tard si je le priais bien;
Et plus tard je l’ai su... Ce ne fut pas mon ange
Qui vint me révéler tout ce mystère étrange
De mort, de deuil, de pleurs; mais je vis tant d’absents
Qui ne revenaient pas; je connus tant d’accents
Que je n’entendrai plus; tant d’âmes envolées
Mirent sur mon chemin tant de femmes voilées;
Tant de grands cœurs battaient qui ne tressaillent plus;
Hélas! et j’en sais tant dans la fosse reclus,
De ceux que nous perdons, lorsque la feuille tombe,
Qu’ainsi j’ai vu la mort et j’ai compris la tombe.
. . . . . . . . . . . . . . .
Pourtant on me sauva; dans mes belles vallées,
Je vis des jours brûlants et des nuits étoilées,
Et lorsque je marchai, dans mon premier sentier,
La première fleur fut la fleur de l’églantier,
Que ma main déroba. Durant plus d’une année,
Je courus par mes prés doucement étonnée,
Regardant la nature et devinant le beau
Comme mon cœur plus tard devina le tombeau.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Il me souvient; je vis venir la poésie,
Soutenant d’une main sa coupe d’ambroisie,
Et de l’autre deux luths;—les posant devant moi,
«Tiens,» me dit-elle, «enfant, voici deux luths pour toi.
Quand le chagrin fuira de ta triste demeure,
La paix viendra vers toi,—ne fuirait-il qu’une heure.
Tu prendras ce vieux luth entouré d’oranger,
A la fleur virginale, au parfum étranger;
Sur lui tu peux chanter la riante ballade,
Rome, si tu l’as vue, ou Séville ou Grenade;
C’est le luth de la joie et des douces amours;
Ne va pas y chercher chagrins et mauvais jours.
Mais lorsque tu verras revenir la souffrance,
Faisant fuir de frayeur la paix et l’espérance,
Tu prendras l’autre luth, posé sur un cercueil;
Il est encore couvert de larmes et de deuil;
Sur lui chantons toujours quand la peine t’oppresse;
Tu pourras quelquefois affaiblir ta tristesse.
Pour la muse, attends-la, mais ne la poursuis pas;
Si tu la laisses libre elle suivra tes pas.
Adieu, garde longtemps ton âme forte et juste.»
(Ainsi m’avait parlé la poésie auguste.)
Sur la lyre des pleurs j’ai tant de fois chanté
Que souvent j’égarais le luth de la gaîté,
Le délaissant toujours. Mais, un matin, joyeuse
Ou calme,—j’essayais la ballade amoureuse,
Lorsqu’on vint m’appeler auprès du saint vieillard,
L’aïeul agonisant, dont le blême regard
Sortait péniblement de paupières mi-closes,
Tombé dans le jardin près d’un buisson de roses;
Son teint était semblable aux suaires jaunis,
Et comme Dieu l’accorde à ses élus bénis;
La mort, lente à venir, sainte et mystérieuse,
Ferma l’œil sans regard de l’agonie affreuse.
MARIE CARPANTIER,
De la Flèche.
Quelle est cette frêle jeune fille, au teint pâle, aux longs cheveux blonds! Assise sur le sommet d’une colline, le front appuyé sur sa main, elle suit, d’un regard mélancolique, à travers les prairies, le Loir, dont le cours sinueux semble être l’image des méandres de sa pensée; puis, détachant ses yeux de ce spectacle magnétique, elle relève la tête et arrête sa vue sur les tours imposantes du collége militaire, bâti par le roi populaire, par le bon Henri, et sa pâleur s’efface, sa tristesse s’envole, car les rêves de son imagination, les pressentiments de son âme se dissipent au souvenir de cette éclatante mais douce et pure gloire qui, comme un baume bienfaisant, a rasséréné son cœur alarmé. Malheureuse jeune fille aux nobles pensées, aux instincts généreux, orpheline, sans parents, sans appui, tu n’as, pour défier l’avenir, que ta mère, pauvre veuve, avant le temps, d’un brave militaire; que ta mère énervée par la douleur.
Mais rien n’est si fécond que les pleurs d’une mère!
L’enfant sentit bientôt, sous leur rosée amère
Sa raison s’épurer, son âme s’agrandir.
Nue et morne à ses yeux apparut l’existence;
Et, pour encourager sa mère à la souffrance,
Elle se hâta de souffrir.
Mais sur cette existence menacée par un sombre avenir luit tout d’un coup une vive lumière: la Bienveillance, sous les traits d’une femme poète[Q], éveille de nombreuses sympathies en faveur de la jeune muse abandonnée, attire sur elle l’attention de personnages puissants. Bientôt, grâce à cette intervention généreuse, la pauvre Marie, délivrée de ses noirs pressentiments, rassemble ses poésies, feuilles éparses qu’elle avait écrites sous de pénibles impressions, et, le cœur gros d’attendrissement et de reconnaissance, elle peut inscrire sur leur frontispice cette dédicace expansive:
Ce livre est la première, la seule richesse que je possède en ce monde; qu’ELLE[R] me laisse le lui offrir, ELLE qui a délivré mon âme de ses douloureuses préoccupations, en répandant la sécurité pour l’avenir et la douce quiétude du présent sur les vieux jours de ma mère bien aimée.