Les préludes sont empreints d’une tristesse maladive, apanage funeste de ces organisations délicates qui, à leur entrée dans la vie, sont si brutalement étreintes par la misère et la douleur qu’elles se croient fatalement appelées à subir ce double joug. On reconnaît la trace du malheur dans cette pièce touchante: Si je mourais!...
SI JE MOURAIS!...
J’ai dit: «au milieu de mes jours je verrai donc
les portes de la mort,» et j’ai cherché en vain le
reste de mes années.
Cantique d’Ézéchias.
Si je mourais! cette sombre pensée
Retombe à chaque instant sur mon âme oppressée;
Si je parle d’espoir, une vague terreur
Fait expirer les mots sur ma lèvre glacée,
Étouffe sous son poids les élans de mon cœur,
Et, boisson vénéneuse en ma coupe versée,
Transforme en cris d’effroi tous mes cris de bonheur!
Mourir! oh Dieu!... mais non, je suis trop jeune encore!
Le jour ne s’éteint pas au lever de l’aurore;
Le soleil du matin resplendit jusqu’au soir:
Moi je naquis hier, et je n’ai, sur la terre,
Qu’à petits pas d’enfant commencé ma carrière;
J’ai de longs jours à vivre et de beaux cieux à voir!
Et puis, à mon berceau, pendant la nuit muette,
Ma mère a tant veillé! tant prié sur ma tête!
Tant demandé pour moi de joie à l’avenir!
Non, je ne mourrai pas! Quoi! fuir ma vieille mère!
Quoi! dévaster son ciel! quoi! triste et solitaire
L’abandonner! ma mère!... Oh! si j’allais mourir!...
Quand reviennent les nuits, les nuits froides et sombres,
Et que le soir lugubre, en longs habits de deuil,
S’avance tristement pour évoquer les ombres,
J’entends, j’entends les morts entr’ouvrir leur cercueil.
Je les vois, secouant leur funèbre poussière,
Se dresser lentement décharnés et sans bruit;
Et, muets, s’éloigner, couverts d’un long suaire
Que soulève à regret le souffle de la nuit.
Je crois entendre au loin leur voix mystérieuse
Gémir en m’appelant au pied d’un noir cyprès,
Et malgré moi revient cette pensée affreuse:
Si je mourais!... si je mourais!...
O mes tendres amis! vous si chers à mon âme!
Vous par qui s’embellit ou s’attriste mon sort,
Venez fortifier mon faible cœur de femme;
Venez! délivrez-moi de ces rêves de mort!
Au bruit de vos chansons engourdissez mes peines;
Que vos voix, s’unissant dans un accord divin,
Pénètrent tous mes sens et glissent dans mes veines
Le désir de la joie et l’oubli du destin.
N’est-il plus sur les monts une fleur pour nos têtes?
Les lis, ainsi que moi, se sont-ils tous flétris?
Ah! venez! guidez-moi vers ces grottes muettes,
Je veux à leurs échos dire vos noms chéris!
Je veux, d’un pied léger, sur la verte colline
Bondir! et me bercer dans les vagues du ciel!
D’un air limpide et frais abreuver ma poitrine,
M’enivrer de parfums! m’enivrer de soleil!
Là, je vivrais, amis! car c’est la peur qui tue!
Oh! la peur, de ma vie a fait un long trépas.
Cette horreur de la mort, d’où m’est-elle venue?
Avant de vous aimer, je ne la craignais pas.
Elle n’était pour moi qu’un fantôme docile
Aux appels suppliants des fils de la douleur;
Je croyais que pour eux, ange libérateur,
Des heureux d’ici-bas elle fuyait l’asile;
Et, dans mes jeux d’enfant, bien souvent immobile,
Je feignais d’être morte... Oh! je n’avais pas peur!
Mais voyez!... à pas lents les ténèbres s’avancent...
Ecoutez!... écoutez le bruit sourd des tombeaux!...
Sur l’horizon déjà des ombres se balancent....
Du jour! de la lumière! apportez des flambeaux!
Amis, entourez-moi! rapprochons-nous de l’âtre;
Chassons du noir sommeil les perfides appas!
Chantons de gais refrains jusqu’à l’aube bleuâtre.
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Mais si la mort venait!... cachez-moi dans vos bras....
C’est peu après sa première nomination à un emploi honorable que mademoiselle Carpantier dut composer sa pièce intitulée Sur le côteau de Saint-Germain-du-Val, pendant la nuit. Le ton de cette pièce est bien différent de la précédente; on y respire l’allégement du cœur, la satisfaction intime, la sérénité, le calme après la tourmente. Nous en citerons une partie pour montrer ce jeune talent sous un autre jour.