La douceur et l’excellent naturel du petit Joseph, la précocité de son intelligence, sa gentillesse, ses saillies enfantines lui firent tour à tour des protecteurs et des amis. Il faut placer à leur tête une bonne veuve qui l’attira chez elle, le surveilla dans ses jeux, le combla de caresses et de bonbons, et lui apprit à lire. Le petit Joseph demanda ensuite qu’on lui enseignât l’écriture, mais la bonne dame, à son grand regret, ne put lui rendre ce bon office, son savoir n’allant pas jusque là. L’enfant ne se découragea pas, et, s’étant procuré des plumes, des crayons et du papier, il imita les caractères des titres des fables de son bon ami La Fontaine, et il se fit ainsi une écriture que la nécessité pouvait s’attribuer pour une bonne part.
A l’âge de neuf ans il entra chez un vieux curé de village, son parent, qui l’emmena dans son presbytère et en fit un enfant de chœur accompli. Quatre ans s’écoulèrent dans le calme et la douceur de la vie champêtre, mais ce calme et cette paix ne le rendaient pas heureux; Son sang sicilien, avide d’action, s’aigrissait dans ses veines; il rêvait, si jeune, sans que ses rêveries lui donnassent le secret des vagues aspirations qui le tourmentaient. C’est à cet état de son âme qu’il fait allusion dans ces vers du Presbytère:
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Insensé que j’étais! souvent l’inquiétude
M’agitait vaguement dans cette solitude.
Pour la gloire et les arts, pour un frivole honneur
Je regrettais des jours usés dans le bonheur,
Et mes précoces mains d’une luisante argile
Formaient quelque grand homme ou quelque dieu fragile,
Et d’informes croquis mes blancs murs habités
D’un grossier muséum étalaient les beautés.
Surtout l’aveugle Homère et ses grandes merveilles,
De mon jeune repos faisaient d’ardentes veilles.
Hélas! quand j’ébauchais son image, comment
N’étais-je pas troublé d’un noir pressentiment!
Ainsi de l’arc-en-ciel l’enfance émerveillée
Court et pense l’atteindre en la plaine mouillée,
Et, dès que son ruban s’efface dans les cieux,
L’enfant surpris s’arrête et reste soucieux.
Un événement imprévu vint déchirer le voile qui couvrait son intelligence: un jour il avisa juché au haut d’une armoire, un vieux bouquin poudreux. Il le dénicha à l’instant. Ce bouquin était un poème sublime; c’était l’Iliade. Les scènes solennelles et pompeuses d’Homère, les luttes terribles de ses dieux et de ses héros s’emparèrent tout d’un coup de cette imagination flottante; aussi les murs du presbytère, tapissés par les dessins grandioses de Joseph, exécutés au charbon, devinrent-ils, en peu de jours, l’Illustration détaillée du plus beau poème de l’antiquité.
Joseph en était là lorsque vint à mourir le bon curé. Il fut appelé à Paris par M. Pelissier, ce fidèle ami de son père, qui voulait être aussi le sien, et lui tenir lieu de tous les protecteurs que la mort lui avait successivement enlevés.
M. Pelissier, sa famille et ses amis furent émerveillés des prodigieuses dispositions de Joseph pour le dessin. On fut curieux de savoir quel effet produirait sur lui la vue des chefs-d’œuvre des grands maîtres. On le conduisit au Musée du Louvre. L’impression fut grande, profonde. A la vue des tableaux de Rubens, «Rubens,» s’écriait-il avec exaltation, «ô Rubens! je veux être Rubens!»
Confié aux soins d’un dessinateur habile, M. Sudre, il fut bientôt assez fort pour entrer dans l’atelier de Gérard. Il apprenait en même temps l’art des écritures lithographiques, et, après quelques mois d’étude, il était en état de gagner quatre à cinq francs par jour. Un horrible malheur devait confondre la sollicitude de l’excellent M. Pelissier et enlever à Joseph le fruit de ses veilles et de ses travaux. Un soir il rentra de l’atelier, les yeux enflammés et sanglants. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’une double taie obscurcissait sa vue. Il ne restait d’espoir que dans un traitement épouvantable. Le jeune artiste s’y soumit, mais son martyre fut inutile. Quand l’art est à bout, il se retourne vers la nature; on conseilla le climat méridional, et, quelques mois après, Labatut était complètement aveugle.
Il était dans la destinée de cet infortuné de faire naître autour de lui les plus vives sympathies. La sœur de la femme généreuse qui avait entouré son enfance de tant de soins vint reprendre cette œuvre de charité interrompue par la mort, et un jeune chirurgien qui lui avait prodigué les secours de son art, vint se joindre à elle pour lui donner, du moins, les prévenances et les consolations de l’amitié. Ce jeune chirurgien avait une petite fille qui, mieux que toute autre personne, réussissait à distraire et à récréer le pauvre aveugle par son innocent babil, ses naïves gentillesses et son naturel aimant et sensible. L’enfant préférait à tout la société de Labatut, qui lui racontait les plus belles histoires de la Bible, les épisodes les plus dramatiques de l’Iliade. Insensiblement Labatut comprit qu’il pouvait être utile, et il disposa ses récits de manière à développer l’intelligence de sa petite amie. Il n’était pas bien savant, mais il avait beaucoup de zèle; il répondait de son mieux à toutes les questions de l’enfant, et, en piquant sa curiosité, il parvint à lui inculquer le peu de science qu’il possédait. Cette petite fille avait une mémoire heureuse: elle récitait avec grâce, et sans se faire prier, les plus jolies fables de La Fontaine. Toute la ville était émerveillée du maître et de l’écolière.
Un père de famille vint alors prier Joseph de se charger de l’éducation de son fils. Joseph accepta, sans hésiter, ayant avisé à un expédient qui devait le rendre capable de s’acquitter convenablement de sa tâche. Dans sa combinaison ingénieuse, c’est l’élève qui fournira au maître les éléments divers de son enseignement; c’est dans ce but que le premier fera au second des lectures à haute voix sur tous les sujets. Ces morceaux épars des connaissances humaines qui, à une simple audition, se gravent indélébilement dans son vaste cerveau, Labatut parviendra à les rallier dans un tout par les fils imperceptibles qui les unissent l’un à l’autre; et, par la lucidité supérieure de son entendement, il se créera des méthodes simples et faciles, dont la clarté féconde lui sera démontrée par les progrès rapides de l’enfant confié à ses soins.
Bientôt l’instruction du jeune élève de Labatut fut si généralement connue que plusieurs jeunes gens vinrent lui demander des leçons. Les enseignements de l’aveugle leur furent aussi profitables, et ils achèvent aujourd’hui avec distinction leurs études universitaires.