Quand le monde extérieur, cette seconde vie du peintre, s’était complètement évanoui sous son regard éteint, Labatut était tombé dans un violent désespoir. Dans ses rêves, la nuit, dans ses rêveries, le jour, il appelait à grands cris la nature, la mère de son génie morte pour lui; il pleurait sur le soleil du midi—mort pour lui; sur les fleuves aux ondes argentées; sur les prairies émaillées de fleurs, sur les forêts ombreuses, sur toutes les merveilles de la création; enfin, tout cela confondu pêle-mêle dans un invariable horizon noir... O regrets amers! O douleurs poignantes! O insomnies cruelles!

Mais cette flamme de l’art qui ne trouvait plus d’issue pour se répandre au dehors aurait fini par le dévorer s’il n’eût compris qu’il fallait lui trouver un autre aliment. Ce fut pour soulager son âme ulcérée qu’il composa des pièces de vers sombres et navrantes, comme Ma Vision, Ce qui me reste, Un Fragment.

Quand le temps l’eut ramené à un état moins violent, il se plut à jeter un coup d’œil sur ses souvenirs d’enfance, sur ses attachements, sur ses sympathies. Quelle sensibilité, quelle grâce, quel charmant coloris dans les pièces qu’il créa sous cette disposition plus calme. Nous citerons de préférence celle qu’il adressa à sa mère.

MA MÈRE.

Je voyais l’ombre auguste et chère
m’apparaître toutes les nuits.
Millevoye.

Vague panorama de marbre et de couleurs;
Des madones au bout de longs chemins en fleurs;
Un horizon qu’au loin dessine
Une mer où se joue un fidèle soleil:
Serait-ce mon berceau?—Tout s’efface.—Au réveil
Ma langue murmurait: Messine!

Une autre image aussi vient frapper mes regards:
Gibraltar, roc sinistre, à mes songes hagards
Rappelle une pensée amère:
Une femme mourante et me tendant les bras,
Un char où je m’attache à l’essieu: c’est, hélas!
Tout le souvenir de ma mère.

Pauvre mère!—Elle était belle et jeune, et la mort,
Déjà toute en ses traits n’arrachait nul remord
A sa bouche sitôt pâlie:
Ses yeux à me quitter ne pouvaient consentir;
Puis elle les levait là-haut, comme un martyr
Peint par sa fervente Italie!

Et cet enfant plaintif dont on retient les pas,
Tout prêt à se jeter sur le char du trépas,
Qui revient bruire en mon rêve,
C’était moi qui comptais à peine cinq printemps,
Tels que Dieu les dispense à ces bords éclatants,
D’où le vent du malheur m’enlève.

La peste, affreux corsaire élancé du détroit,
A fait de Gibraltar un cimetière étroit;
Triomphant sur la ville prise,
Il arbore au sommet des clochers et du fort
Son pavillon funèbre, épouvantail de mort,
Que secoue une infecte brise.