Bien qu’étymologiste en matière d’orthographe, comme les Estienne, il admet comme eux d’indispensables simplifications. Son orthographe est malheureusement un peu irrégulière, comme celle de tous les écrivains qui ont précédé l’Académie française. Tandis qu’il écrit aureilles, quelcque, maling, soubdain, rhithme (pour rime), il corrige ainsi: cinqiesme, alaine (halitus), haren, j’exepte, r’imprimer, r’ouvrir, et quelquefois home.

Un de ses principaux titres à l’estime des grammairiens sera peut-être de s’être prononcé, d’après l’exemple des Grecs et des Latins, contre l’emploi de l’accent qu’il appelle enclitique, et que nous représentons aujourd’hui par le trait d’union. (Voir plus haut, p. [58], la Notice sur ce sujet.)

Robert Estienne. Dictionaire francois latin, autrement dict les mots francois, auec les manieres dvser diceulx, tournez en latin, corrigé et augmenté. Paris, de l’imprimerie de Robert Estienne, 1549, pet. in-fol. de 676 pp. (La première édition est de 1539.)—Traicté de la grammaire francoise. L’Oliuier de Rob. Estienne (1557), pet. in-8 de 110 pp.; ibid., 1569, in-8 de 128 pp.

Les services que ce savant imprimeur a rendus à la langue sont immenses. J’ai montré plus haut, p. [108], l’importance du premier dictionnaire complet français-latin qu’il a publié. Ses presses multiplièrent à l’infini ces traités de grammaire, ces lexiques qui fixaient et vulgarisaient les principes de la langue. Pendant ses veilles laborieuses, il rédigeait, sous toutes les formes, des livres élémentaires que ses ouvriers imprimaient aussitôt. Pour en rendre l’utilité plus générale, il publiait en latin et en français des grammaires et de petits écrits, dont il donnait des éditions séparées. Écrivant sous l’influence latine, et voulant vulgariser l’étude du français dans une population naguère demi-latine, on conçoit qu’il employa de préférence l’orthographe la plus généralement répandue parmi les savants. Toutefois la sienne est meilleure et plus logique que celle de la plupart des écrivains de son temps.

En voici un spécimen, tiré de l’avis au lecteur placé en tête de la première édition de sa Grammaire:

«Pourtant que plusieurs desirans auoir ample cognoissance de nostre langue francoise, se sont plains a nous de ce qu’ils ne pouoyent aiseement saider de la Grammaire francoise de maistre Lois Maigret (a cause des grans changements qu’ils y voyoyent, fort contraires a ce qu’ils en auoyent ia apprins, principalement quant a la droicte escripture), ne de l’introduction a la langue francoise composee par M. Iaques Syluius medecin (pourtant que souuent il a meslé des mots de Picardie dont il estoit), nous ayans diligemment leu les deus susdicts autheurs (qui pour certain ont traicté doctement pour la plus part, ce qu’ils auoyent entrepris), auons faict ung recueil, principalement de ce que nous auons veu accorder a ce que nous auions le temps passé apprins des plus scauans en nostre langue, etc.....»

On doit regretter qu’il n’ait pas, non plus que son fils, pris de Sylvius la distinction du v d’avec l’u, du j d’avec l’i; de Dolet l’accent sur a préposition; de Tory l’apostrophe dans tous les cas et la cédille. Ces derniers perfectionnements ne se rencontrent que dans la seconde édition de sa Grammaire. En fait d’écriture et d’orthographe, il n’y a pas de minimes économies de temps à négliger: l’utilité pratique qui résulte de la moindre amélioration profite aux générations qui se succèdent, et ces changements épargnent des peines inutiles à des millions de personnes.

Étymologiste comme Dolet, il a fait peu de chose pour la simplification, et n’a guère innové en fait d’orthographe. Il écrit roole, aage, aiseement. Il propose un instant de distinguer le son du g doux par un autre caractère, et d’employer le I majuscule à cette fonction. C’est ainsi qu’il écrit paIe (pagina), simIe (simia), vendemIe (vendemia), que nous écrivons aujourd’hui page, singe, vendange. Le signe i figurait alors indistinctement le son j ou le son i. En remplaçant par un I capital le g (ayant le son de j), R. Estienne assignait à cet I le son du j; et il est probable que si cette lettre j eût alors été connue, son adoption eût prévalu sur celle du g doux, ce qui nous aurait évité l’obligation d’ajouter un e parasite à la suite du g, lorsque nous voulons lui donner le son du j, comme dans vendangeons; mais ensuite, abandonnant cet emploi insolite de l’I, il écrivit dans son Dictionnaire page, singe, vendenge et vendengeons. Cette grande lettre pour remplacer le g, placée d’une manière si bizarre au milieu des mots, avait, en effet, un aspect déplaisant qui dut lui en faire abandonner l’emploi.

Robert Estienne se montre par moments quelque peu esclave de la routine: «Nos anciens ont escript,» dit-il dans sa Grammaire (page 6-7), «vng auec g en la fin, de peur qu’en escriuant vn, ne semblast estre le nombre VII; toutesfois cela ne plaist a plusieurs. Nous scauons que g en ce lieu ne sert de rien, sinon pour ceste cause: si ailleurs ils l’admettent ou il y a moins de cause, qu’ils l’admettent aussi en ce petit et court mot: s’il ne leur plaist, ie ne veulx estre contentieux, qu’ils escriuent vn et moy vng. Ils ont qui les suyuent, et ie m’arreste aux ancien scauans qui en scauoyent plus que nous[128]

[128] Dans l’édition de 1569, Robert Estienne, tout en conservant ce passage, écrit un sans g final.