Meigret eut l’honneur de faire école. Pendant plusieurs années on parla beaucoup des meigreitistes et l’on rompit des lances, dont le fer n’était pas toujours émoulu, contre eux ou en leur honneur[130]. Ronsard, du Bellay et Baïf se déclarèrent partisans du système. Mais ce mouvement dut bientôt s’assoupir.
[130] Voir Replique de Guillaume des Autelz.
Tout novateur en fait d’orthographe échouera s’il porte un trouble trop grand dans les habitudes, et s’il veut atteindre sur-le-champ un but dont on ne peut approcher qu’avec l’aide du temps. En effet, Meigret fut forcé plus tard d’abandonner son propre système dans sa traduction du livre des Proportions du corps humain, d’Albert Dürer, et il ne fut repris complétement par personne.
Quel qu’ait été le sort de ces systèmes, aujourd’hui tombés dans l’oubli ou dépassés, ils ne méritent ni la dérision ni le blâme. Les luttes ardentes qu’ils ont provoquées ont servi à l’élucidation et à l’affermissement des principes qui ont porté si haut l’éclat de notre littérature. Plusieurs modifications de détail longtemps dédaignées ont été d’ailleurs reprises dans des temps plus favorables.
Joachim du Bellay. La Defense et illustration de la langue françoise, par I. D. B. A. Paris, A. L’Angelier, 1549 et 1557 pet. in-8; ibid, F. Morel, 1561, in-4, et autres. (Réimprimée aussi sous le titre d’Apologie pour la langue françoise.)
Dans ce célèbre plaidoyer, où du Bellay revendique pour notre langue la supériorité que lui assurerait surtout son «recours à ses origines nationales», tout ce qu’il dit pour faciliter l’étude du français s’applique naturellement à l’orthographe, et dans son Avis au lecteur il s’exprime ainsi:
«Quant à l’orthographe, j’ai plus suivy le commun et antique usage que la raison, d’autant que cette nouvelle (mais légitime à mon jugement) façon d’escrire est si mal reçüe en beaucoup de lieux, que la nouveauté d’icelle eust pu rendre l’œuvre, non gueres de soy recommandable, mal plaisant, voire contemptible aux lecteurs.»
Et ailleurs il dit:
«J’entends bien que sur ce qui reste à faire, les professeurs des langues ne seront pas de mon opinion, encore moins les vénérables Druydes, qui, pour l’ambitieux désir qu’ilz ont d’estre entre nous ce qu’estoit le philosophe Anacharsis entre les Scythes, ne craignent rien tant que le secret de leurs mystères, qu’il faut apprendre d’eux, soit descouvert au vulgaire.» Dans un autre endroit, en parlant «de la similitude de son et de la dissemblance d’orthographe des ei et oi (écrits maintenant ai) et des mots maistre et preste, de Athenes et fonteines (maintenant écrit fontaines), cognoistre et naistre», il dit «qu’il doit suffire aux poëtes que les deux dernières syllabes soient uniformes; ce qui arriveroit en la plus grande part, tant en voix qu’en escripture, si l’orthographe françoise n’eût point esté dépravée par les praticiens. Et pour ce que Meigret, non moins amplement que doctement, a traité ceste partie, lecteur, je te renvoye à son livre.»
Ainsi on voit que s’il osait le faire, il suivrait Meigret dans son système, qui a le défaut d’être trop hardi, et, cette opinion, il la confirme de nouveau dans sa postface avec une naïveté toute gauloise: