Abel Mathieu, natif de Chartres. Devis de la langue françoyse, à Jehanne d’Albret, royne de Navarre, duchesse de Vendosme, etc. Paris, imprimerie de Richard Breton, 1559-60, 2 part. en 1 vol. pet. in-8 de 44 et 39 ff. (en caractères de civilité).—Devis de la langue francoise....., par A. M., Sieur des Moystardières. Paris, veufue Richard Breton (et Jean de Bordeaux), 1572, pet. in-8, de IV ff. prél. et 64 ff. (Le Devis de la langue finit au f. 35 verso.)

L’auteur n’est point un grammairien, mais un gentilhomme devisant de la langue pour le plaisir des dames. Sans être réformateur, il est indépendant. «Notre langue est à nous, dit-il; les Grecs et les Latins n’ont rien à y voir.»

Il n’approuve l’emploi du s long, du h et de l’y que parce que «ces lettres, par leur forme, servent d’ornement et d’ampliation à l’escripture et lui donnent de la grace suivant la similitude dont il a usé de l’œil à la peinture[134]

[134] Et en effet, si l’on jette les yeux sur les spécimens de calligraphie du XVIe siècle et même sur les chefs-d’œuvre d’écriture de Jarry au XVIIe, on voit que les artistes se complaisaient dans la belle forme qu’ils donnaient aux lettres longues, et particulièrement à l’y.

Pierre Ramus (la Ramée). Gramerę. Paris, André Wechel, 1562, pet. in-8, de 126 pp. et 1 f. d’errata. (1re édit. anonyme.)—Grammaire de P. de la Ramee, lecteur du roy, etc. Paris, A. Wechel, 1572, pet, in-8, de 9 ff. prél. et 211 pp.; ib., Denys du Val, 1587, pet. in-8, de 223 pp.

La Ramée, plus connu sous le nom de Ramus, lecteur du roi en l’Université de Paris, savant latiniste, helléniste et hébraïsant, auteur d’ouvrages fort appréciés de son temps sur la dialectique, les mathématiques, la langue latine et la langue grecque, est peut-être le plus érudit des auteurs de réformes de l’écriture française. Son système a pour but de représenter avec une fidélité absolue la prononciation par l’écriture, et l’on peut dire qu’il y réussit presque aussi bien peut-être que ses représentants de nos jours, M. Marle et M. Féline. Grâce à son petit livre, nous sommes en mesure de prononcer le français comme un orateur au temps de Henri III. Ce n’est pas un faible service rendu à la philologie, et nous serions heureux qu’il y eût eu un Ramus dans Athènes au temps de Périclès, et dans Rome sous Auguste.

A l’exception de l’e muet, qu’il représente par un e à boucle inférieure et que je représenterai par ε; de l et ll mouillé, qu’il écrit par l à boucle et que je figurerai par λ; du ch, qu’il figure par c avec boucle et que je remplace par ξ; de gn, par η, et de nt, qu’il écrit par n à boucle dans les mots en ant final, Ramus n’introduit dans son écriture aucun caractère nouveau, ni étranger au français. Il met ainsi un signe simple à la place des signes binaires ou digrammes, et il donne à toutes ses lettres une prononciation constante et unique. Le c se prononce comme le cappa, le g comme le gamma des Grecs. Le s, si embarrassant pour les étrangers, n’a qu’une seule valeur, celle du sigma. Toute lettre nulle dans la prononciation disparaît de son écriture, et il se passe même d’accents, simplification qui n’est pas à dédaigner pour l’écriture cursive. Il résulte de cette méthode une grande économie dans l’écriture et l’impression, comme on va en juger:

«Apres avoer rεconu (ami lecteur) sε cε j’avoe publie dε la Gramerε tan’ grecε cε latinε, j’e prin’ plezir a considerer selε dε ma patriε: dε lacelε (comε jε puis estimer par le’ livrε’ publies environ dεpui’ trent’ ans ensa) lε premier auteur a ete Jacε’ du Boes (Sylvius), exelen’ profeseur dε medεsinε, ci entr’ autre’ ξozεs a taξe a reformer notr’ ecriturε e la ferε cadrer a la parolε. Etienε Dolet a fet celcε trete, comε de’ poins et apostrofε: mes lε batiment dε set’ euvrε plu’ haut e plu’ maηificε, e dε plu’ riξε e divers’ etofε, e’ proprε a Loui’ Megret: Toutεfoes il n’a pas persuade a un ξacun sε c’il pretendoet touξan’ l’ortografε: Jacε Pelεtier a dεbatu sε point en deu’ dialogεs subtilεment e doctεment: Giλaumε des Autes (Autels) l’a fort combatu pour defendrε e meintεnir l’ansien’ ecriturε. Le’ plu’ nouveaus ont evite setε controversε, e on’ fet celcε formε dε doctrinε ξacun a sa fantaziε, Jan Pilot en latin, com’ avoe’ fet Jacε’ du Boes au paravant, Robert Etienε en fransoes, le’celz tous jε louε et prizε ξacun pour son meritε, en sε c’ilz sε sont eforse dε nou’ doner sε pourcoe nous maηifion’ la langε grecε e latinε, s’et a dirε la loe dε bien parler.»

On jugera, par cette citation, des avantages et des vices du système de Ramus. Toute méthode phonétique doit être absolue comme son principe, pour remplir complétement son objet: la certitude de la prononciation, la facilité et la rapidité de l’écriture. Celle de Ramus ne l’est pas. Il eût fallu se décider, dans cette voie, à écrire prεmie, batiman, subtilεman, et non premier, batiment, subtilεment, comme le fait l’auteur; mintεnir, et non meintεnir. Autrement on laissé subsister, en même temps que le doute dans la lecture, toute la subtilité des distinctions d’origine et d’étymologie. L’écriture, d’un autre côté, comme l’ont si bien remarqué les sténographes, ne peut être facile et prompte qu’à condition de supprimer les levées de la main nécessitées par toutes ces apostrophes prodiguées par Ramus, plus longues à former que les lettres muettes dont elles tiennent la place. A ce point de vue, tout trait nouveau ajouté à une lettre entraîne un retard équivalant au bénéfice de la suppression d’une lettre ou d’un accent. Les réformateurs phonographes, y compris Ramus (excepté Domergue et Marle), ont reculé devant cette nécessité, inhérente à leur méthode, qui forcerait d’abandonner la marque du pluriel quand elle ne se fait pas sentir à l’oreille, et le public, avec son bon sens pratique, a dédaigné des systèmes entachés d’inconséquence, qui mutilaient la grammaire sans grand profit comme économie de temps et comme simplicité.

Pierre Ramus a le mérite d’avoir, deux siècles avant nos grammairiens et nos dictionnaires, distingué le v de l’u, le j de l’i, et ces deux consonnes ont porté longtemps le nom de consonnes ramistes, en souvenir de leur célèbre patron.