Dans l’édition de 1572, l’auteur, pour remédier sans doute à la difficulté que les gens du monde avaient éprouvée à lire son écriture, a placé dans une colonne en regard son texte orthographié selon la manière ordinaire.

Étienne Pasquier[135], dans une de ses «Lettres à M. Ramus, professeur du Roy en la philosophie et les mathématiques», combat avec raison l’excès dans lequel ce savant, renchérissant sur Meigret et Peletier, était tombé, en bouleversant notre orthographe, et, par suite de cet excès même, Pasquier se prononce encore plus fermement pour le maintien des anciens usages. Tel est l’effet ordinaire de toute exagération en matière de réformes.

[135] Les Œuvres d’Estienne Pasquier, 2 vol. in-fol., Amsterdam, 1723, t. II, p. 55.

On lira avec intérêt cette longue Lettre, où, après avoir réfuté le système de Ramus, il traite particulièrement des diphthongues. Malheureusement, nous ne possédons plus le texte original de Pasquier; mais dans l’impression, qui est de près de cent soixante-quinze ans postérieure à l’époque où il écrivait, on paraît s’être attaché en grande partie à suivre celle de l’ancienne édition. On en pourra juger par ce que je transcris ici de cette lettre, où d’ailleurs Pasquier consent que, «s’il se trouve dans notre orthographe quelques choses aigres, on y puisse apporter quelque douceur et attrempance».

«Or sus, je vous veux denoncer une forte guerre, et ne m’y veux pas presenter que bien empoint. Car je sçay combien il y a de braves capitaines qui sont de vostre party. Le premier qui de nostre temps prit ceste querelle en main contre la commune, fut Louys Meigret, et aprés luy Jacques Peletier, grand poëte, arithmeticien, et bon medecin, que je puis presque dire avoir esté le premier qui mit nos poëtes françois hors de page. A la suitte desquels vint Jean Antoine de Baïf, amy commun de nous deux, lequel apporta encores des regles et propositions plus estroites. Et finalement vous[136], pour clorre le pas, avez fraischement mis en lumière une grammaire françoise, en laquelle avez encores adjousté une infinité de choses du vostre, plus estranges que les trois autres. Je dy nommément plus estranges; car plus vous fourvoyez de nostre ancienne ortographe (sic) et moins je vous puis lire. Autant m’en est-il advenu voulant donner quelques heures à la lecture de vos partisans. Je sçay que vostre proposition est trés-précieuse, de prime rencontre; car si l’escriture est la vraye image du parler, à quoy nous pouvons nous plus estudier que de representer par icelle en son naïf, ce pourquoy elle est inventée? Belles paroles vrayement. Mais je vous dy que quelque diligence que vous y apportiez, il vous est impossible à tous de parvenir au dessus de vostre intention. Je le cognois par vos escrits: car combien que vous décochiez toutes vos fleches à un mesme blanc, toutes fois nul de vous n’y a sçeu attaindre (sic): ayant chacun son orthographe particuliere, au lieu de celle qui est commune à la France. Comme de faict nous le voyons par l’Apologie que Peletier a escrit encontre Meigret, où il le reprend de plusieurs traits de son orthographe. Et vous mesmes ne vous rapportez presque en rien par la vostre à celle, ny de Meigret, ny de Peletier, ny de Baïf. Qui me faict dire que pensant y apporter quelque ordre, vous y apportez le desordre: parce que chacun se donnant la mesme liberté que vous, se forgera une orthographe particuliere. Ceux qui mettent la main à la plume prennent leur origine de divers païs de la France, et est mal-aisé qu’en nostre prononciation il ne demeure tousjours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre païs. Je le voy par effect en vous, auquel, quelque longue demeure qu’ayez faite dans la ville de Paris, je recognois de jour à autre plusieurs traits de vostre picard, tout ainsi que Pollion recognoissoit en Tite-Live je ne sçay quoy de son padouan. J’adjouste que soudain que chacun en son particulier se faict accroire estre quelque chose entre nous, aussi nous veut-il servir de mots non meilleurs, ains qu’il nous debite, par une faulse persuasion, pour tels. Le courtisan aux mots douillets nous couchera de ces paroles, reyne, allét, tenét, venét, menét: comme nous vismes un des Essars, qui, pour s’estre acquis quelque reputation par les huit premiers livres du roman d’Amadis de Gaule, en ses dernieres traductions de Josephe et de Dom Flores de Gaule, nous servit de ces mots, amonester, contenner, sutil, calonnier, aministration. Ni vous ni moy (je m’asseure) ne prononcerons, et moins encores escrirons ces mots de reyne, allét, tenét, venét, et menét, ains demeurerons en nos anciens qui sont forts, royne, alloit, venoit, tenoit, menoit. Et quant à mon particulier, des à present, je proteste d’estre resolu et ferme en mon ancienne prononciation, d’admonnester, contemner, subtil, calomnier, administrer. En quoy mon orthographe sera autre que celle de des Essars, puis que ma prononciation ne se conforme pas à la sienne. Peletier, en son dernier livre de l’Orthographe et prononciation françoise, commande d’oster la lettre G des paroles esquelles elle ne se prononce, comme en ces dictions, signifier, regner, digne; quant à moy je ne les prononçay jamais qu’avecques le G. En cas semblable Meigret, en sa Grammaire françoise, escrit, pouvre et sarions; d’autant que vray-semblablement sa prononciation estoit telle, et je croy que celuy qui a la langue françoise naïfve en main, prononcera, et par consequent escrira pauvre et sçaurions. A tant puis que nos prononciations sont diverses, chacun de nous sera partial en son escriture. La volubilité de la langue est telle, qu’elle s’estudie d’addoucir, ou pour mieux dire, racourcir ce que la plume se donne loy de coucher tout au long par escrit. Et de fait, n’estimez pas que les Romains en ayent usé autrement que nous: car quand je ly dans Suetone qu’Auguste fust du nombre de ceux qui pensoient qu’il falloit escrire comme on prononçoit, je recueille que l’escriture ne symbolizoit (sic) en tout au parler, ains qu’Auguste, par une opinion particuliere, telle que la vostre, estoit d’un advis contraire à la commune, toutesfois si ne le peut-il gaigner: d’autant que du temps mesmes de Neron, Quintilian nous enseigne que l’on escrivoit autrement qu’on ne prononçoit.....»

[136] Il paraîtrait par ce passage que Pasquier n’avait pas connaissance de la première édition de la Gramère de la Ramée, publiée en 1562 chez Wechel, sans nom d’auteur: autrement il n’eût pas été assez injuste pour donner la priorité à la tentative faite par Jean-Antoine de Baïf dans les Etrennes de poezie françoise, dont le privilége est de 1571 et l’édition datée de 1574. L’antériorité de Ramus, appuyée sur le rapprochement des dates, ne saurait être un moment douteuse. D’ailleurs, dans l’énumération que ce savant fait, dans l’édition de 1562, de tous ses prédécesseurs dans la carrière de la réforme, énumération que j’ai transcrite plus haut (p. [192]), il n’est nullement question de Baïf. Toutefois, dans sa seconde édition, datée de 1572, Ramus ajoute, après l’énoncé des écrivains indifférents ou même hostiles à ses idées, ce passage:

«Naguère I. A. de Baif a doctement et vertueusement entreprins le poinct de la droicte escripture, et la fort esbranlé par ses viues et pregnantes persuasions.»

Comme il ne peut être ici question de l’édition des Etrennes datée de 1574, c’est-à-dire mise au jour deux ans après la deuxième édition de la Gramère de la Ramée, il est à croire que le poëte Baïf aura publié quelque chose sur ce sujet dans l’intervalle compris entre 1562 et 1572, ou bien qu’il existe une édition des Étrennes publiée l’année même du privilége (1571) et complétement inconnue aux bibliographes.

La lettre de Pasquier se termine ainsi: «..... A quel propos donc tout cela? Non certes pour autre raison, sinon pour vous monstrer qu’il ne faut pas estimer que nos ancestres ayent temerairement orthographié, de la façon qu’ils ont faict, ny par consequent qu’il falle (sic) aisément rien remuer de l’ancienneté, laquelle nous devons estimer l’un des plus beaux simulachres qui se puisse presenter devant nous, et qu’avant que de rien attenter au prejudice d’icelle, il nous faut presenter la corde au col, comme en la republique des Locriens: et à peu dire que tout ainsi qu’anciennement en la ville de Marseille ils executoyent leur haute justice avec un vieux glaive enroüillié, aymans mieux user de celuy-là que d’en rechercher un autre qui fust franchement esmoulu, aussi que nous devons demeurer en nostre vieille plume. Je ne dy pas que s’il se trouve quelques choses aigres, l’on n’y puisse apporter quelque douceur et attrempance, mais de bouleverser en tout et par tout sens dessus dessous nostre orthographe, c’est, à mon jugement, gaster tout. Les longues et anciennes coustumes se doivent petit à petit desnoüer, et suis de l’opinion de ceux qui estiment qu’il vaut mieux conserver une loy en laquelle on est de longue main habitué et nourry, ores qu’il y ait quelque defaut, que, sous un pretexte de vouloir pourchasser un plus grand bien, en introduire une nouvelle, pour les inconveniens qui en adviennent auparavant qu’elle ait pris son ply entre les hommes. Chose que je vous prie prendre de bonne part, comme de celuy, lequel, combien qu’il ne condescende à vostre opinion, si vous respecte-t-il et honore pour le bon vouloir qu’il voit que vous portez aux bonnes lettres. A Dieu.»

Henri Estienne. Traicté de la conformité du language françois auec le grec (sans lieu ni date, mais Genève, 1565), pet. in-8 de 16 ff. prél. et 159 pp.; Paris, Rob. Estienne, 1569, pet. in-8 de 18 ff. prél. et de 171 pp.; nouvelle édit., accomp. de notes, et précéd. d’une étude sur cet auteur, par L. Feugère. Paris, Delalain, 1853, in-8 de CCXXXVI et 223 pp.—Deux dialogues du nouveau langage francois italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps (Genève, 1578), pet. in-8 de 16 ff. prél. et 623 pp.; Anvers, Guill. Niergue, 1579 et 1583, in-16.—Proiet du liure intitulé de la Precellence du langage françois. Paris, Mamert Patisson, 1579, pet. in-8 de 16 ff. et 295 pp.; nouvelle édit. accomp. d’une étude sur cet auteur et de notes, par L. Feugère. Paris, Delalain, 1850, in-8 de XLIV et 400 pp.—Hypomneses de gallica lingua peregrinis eam discentibus necessariæ; quædam vero ipsis Gallis multum profuturæ. (Genevæ), 1582, pet. in-8 de 6 ff. prél., 215 et 11 pp.