L’auteur de cet ouvrage, en créant, au grand étonnement de l’œil et sans grand profit pour la lecture, un alphabet de sa façon, où toutes les lettres sont changées, s’est efforcé de donner une image d’une fidélité absolue de la prononciation. Voici comment il expose lui-même ses principes (p. 6):
«Vous sçauez bien, lecteurs, que l’escriture est le double et coppie de la parolle, et que le double doit estre du tout semblable à l’original. Tellement que tout ce qui se treuue en l’original se doit trouuer en la coppie, et rien plus: autrement la coppie est fausse. Par quoy faut conclurre que l’escriture doit estre totalement semblable à la parolle, et qu’en l’escriture se doit trouuer tout ce que la bouche a prononcé, et rien plus: autrement est fausse, et trompe les lecteurs et auditeurs, comme disent fort bien Quintilien, Nebrisse, et plusieurs autres, lesquels se faschent, et non sans cause, de ce que ne representons pas les parolles comme les prononçons, et semble que le facions par despit et tout expres, pour mettre en peine tous hommes, femmes et enfans, presens et aduenir. Les susnommés nous ont laissé par escrit plusieurs remonstrances qu’ils en ont faict, par lesquelles leur sommes obligés, et mesmes à Nebrisse, lequel nous donne esperance, disant, Quod ratio persuaserit, aliquando fiet. C’est à dire que: Ce que raison approuuera, en quelque saison se fera. Et pource que raison, dame et princesse des hommes, approuue et nous commande de representer les parolles tresnayuement et tout ainsi que la bouche les prononce, luy voulant obeïr, comme humble et tresobeïssant seruiteur, me suis efforcé, selon mon petit pouuoir, d’accomplir son commandement, comme verrez presentement, pourueu qu’il vous plaise lire et bien entendre mon dire.»
Il ajoute, p. 26: «Escrire est faire un chemin, par et moyennant lequel voulons conduire et guider nous mesmes, et les autres aussi. Et puis qu’il est necessaire que tous hommes, femmes et enfans, presents et advenir, y passent, il est tresnecessaire qu’il soit bien aisé. Et l’on a faict tout au rebours: tellement que peu de gents y peuuent passer: et quasi tous ceux qui y passent le font par contrainte et à force de coups. Et ie n’en parle pas par ouïr dire: car il y ia trentehuict ans que je contrains les enfans à passer par ledit chemin; durant lesquels ayant eu loisir de contempler les tourmens qu’ils endurent, et endureront, si l’on ne repare ledit chemin.....»
Dans l’extrait du privilége donné le 18 mai 1577 par le roi Henri III, on lit: «Notre cher et bien amé Honoré Rambaud... ayant, pour la commodité d’un chacun qui voudra apprendre de luy et pour la sienne aussi, composé un alphabet de quelques charactères qui pourront seruir grandement à soulager les personnes, mesmes les petits enfans, de lire et escrire. L’inuention duquel Alphabet il luy a esté ja permis de faire imprimer et mettre en lumiere, tant à Tholouze qu’à Lyon...»
Ce qui dut contribuer surtout au peu de succès de l’écriture phonétique de Rambaud, c’est que dans son ouvrage elle représente, du moins je suis fondé à le croire, la prononciation française au seizième siècle dans le midi de la France.
Charles Nodier, oubliant qu’un art très-important, la sténographie, est fondé sur le perfectionnement de l’écriture phonétique, et qu’il a quelques chances de pénétrer dans l’éducation de la jeunesse, s’exprimait ainsi en 1840, à propos du livre de Honorat Rambaud:
«Le maître d’école de Marseille n’étoit pas un de ces révolutionnaires circonspects qui marchent à pas mesurés dans la réforme et qui soumettent le désordre et la destruction à une apparence de loi. Radical en néographie, il débute modestement par la suppression de l’alphabet, et lui en substitue un nouveau, composé tout d’une pièce pour cet usage. Cette manière de procéder prouve du moins que Rambaud avoit la conscience de son entreprise, et qu’il savoit apprécier à leur juste valeur les ridicules tentatives de ses prédécesseurs et de ses émules. Aussi n’hésiterai-je pas à le regarder comme l’homme de génie de la bande, et le seul qui offre dans son fatras quelques vues ingénieuses et fortes. La question de savoir si l’alphabet usuel est bon ou mauvais n’étoit pas difficile à résoudre; le fait est qu’il est détestable dans la figure des signes, dans leurs attributions et dans leur ordre, et qu’il en est de même de tous les alphabets anciens et modernes. Mais la difficulté n’est pas là. La difficulté n’est pas même de créer un alphabet meilleur que le nôtre, et besoin n’étoit pour cela des doctes labeurs d’un maître d’école. Le moindre de ses écoliers y auroit suffi de reste. Ce qu’il y a d’embarrassant, ce n’est pas de faire, tant bien que mal, une espèce d’alphabet rationnel et philosophique, propre à faciliter l’enseignement de la lecture et à rendre peu sensibles et même tout à fait nulles les équivoques et les ambiguïtés de l’orthographe. C’est d’appliquer cet alphabet à une langue écrite, sans altérer, sans détruire peut-être son esprit et son caractère. C’est surtout de le faire accepter par le peuple auquel on le destine, comme la forme d’un chapeau ou la coupe d’un habit. Voilà ce qui n’arriva jamais, et ce qui jamais n’arrivera. La religion en sait, je crois, la raison. Si la philosophie en sait une autre, qu’elle la dise.» (Description raisonnée d’une jolie collection de livres, p. 83.)
Nodier, un peu injuste dans ses dédains irréfléchis, a oublié de dire que le digne maître d’école est le premier qui ait proposé et développé la nouvelle épellation: be, ce, de, fe, ge, le, me, etc.
Laurent Joubert, médecin ordinaire du Roi de France et du Roi de Navarre, premier docteur, régent, chancelier et juge de l’Université en médecine de Montpellier. Dialogue sur la cacographie fransaise, avec des annotacions sur l’ortographie de M. Joubert (par Christophe de Beauchatel) (à la suite de son Traité du ris. Paris, Nicolas Chesneau, 1579, pet. in-8 de 15 ff. prél., 407 pp. et 8 pp.)
On sait que le docte chancelier de l’Université de Montpellier, médecin ordinaire du roi Henri III, a pratiqué une orthographe réformée dans la plupart de ses ouvrages, dont plusieurs renfermaient des doctrines très-remarquables pour son temps. Homme d’esprit et de grand savoir, vir acuti ingenii, comme le qualifie Haller, il a combattu et détruit plus d’un préjugé scientifique, consacré par les siècles. La routine qu’il appelle cacographique présentait plus de résistance et a surmonté ses efforts.