On jugera, par ces quelques citations, que l’auteur est un observateur délicat et en même temps un bon esprit, défenseur intrépide des prérogatives du français, qu’il voudrait voir vivre par lui-même sans qu’on dût l’affubler d’une enveloppe grecque et latine.

Gilles Ménage. Observations sur la langue françoise. Paris, 1673, in-12; Cologne, P. Du Marteau, 1673, pet. in-12. Seconde édition. Paris, Claude Barbin, 1675-1676, 2 vol. in-12; 1re part. de 16 ff. prél., 609 pp. plus 21 ff. pour la table, les errata et le privilége; 2e part. de 18 ff. prél., 502 pp. plus 11 ff. pour la table, etc.

Le célèbre érudit a rendu des services incontestables à la langue française. Une pièce de vers, intitulée la Requête des Dictionnaires, écrit satirique dirigé contre les académiciens à propos du choix des mots du dictionnaire, le fit échouer dans sa candidature au fauteuil d’académicien, malgré le conseil de Hubert de Montmor qui insistait pour qu’on l’adoptât, «comme on force un homme qui a déshonoré une fille à l’épouser.»

L’orthographe que Ménage adopte dans ses Observations a eu des partisans et des imitateurs, en tout ou en partie. D’un côté, elle se rapproche autant que possible de la prononciation, sans chercher à être phonétique; d’un autre, elle tend à la simplification de quelques règles de grammaire, comme la formation du féminin et du pluriel, et, pour y parvenir, il remplace presque toujours l’x final par l’s. Exemples: religieus, ceus, aus, je veus, injurieus. Il remplace aussi le z dans les mots assés, nés (nez).

Il supprime un grand nombre de doubles lettres et de lettres étymologiques, et il écrit: ataquer, pouroient, courous, aquise, cors (corps), il faloit, la goute, etc.

Le son nasal an, em, en est le plus souvent représenté par an. Par exemple: il a commancé, long-tans, de tans en tans.

Il remplace l’y par l’i dans les mots stile, païs; il écrit je fesois, chemin fesant, etc.

En ce qui concerne l’h, il se guide dans son emploi par l’étymologie et il conseille d’écrire Antoine, Maturin, ermite, intimé, postume, amarante, ebreu, mots dont les primitifs n’ont pas d’h. Il paraît favorable à la suppression de cette lettre aux mots: huis, huile et huitre, où elle ne fut mise, suivant l’opinion de Théodore de Bèze[167], que pour empêcher qu’on ne lût vis, vile et vitre, à l’époque où le v et l’u étaient représentés par le même signe.

[167] Aspiratio quiescit in his dictionibus: huis, ostium, cum derivatis; huile, oleum, cum derivatis; huit, octo; huistre, ostrea, quoniam alioqui legi sic possent hæ dictiones quasi v esset digamma, non vocalis, nempe pro huis, vis: sic etiam pro huile, vile, etc. (De francicæ linguæ recta pronunciatione tractatus.)

Mais ce qu’il y a de plus curieux dans son système, c’est la suppression fort rationnelle de la lettre e dans le participe eu et dans les temps qui en dérivent, et l’agglutination des expressions prépositives ou adverbiales, exprimant des idées simples.