L’ouvrage cependant ne fut pas publié sous le nom de l’Académie. Il encourut plusieurs critiques, entre autres celle d’un grammairien très-estimé, le P. Buffier. L’abbé Regnier, on le conçoit, se prononce contre l’écriture phonétique, qui exposerait à «cet attentat» d’écrire des crétiens comme des Crétois et Jésu-Cri qu’on prononce ainsi, tandis qu’on doit prononcer le Christ. Dans son livre, les explications sur les difficultés de la prononciation des lettres ont employé près d’une centaine de pages. En examinant avec l’attention qu’elle mérite l’œuvre de docte secrétaire perpétuel de 1706, œuvre d’autant plus importante qu’elle doit nous refléter les principes qui avaient prévalu dans le sein de l’Académie, on ne tarde pas à se convaincre que le but que l’auteur se proposait est manqué. Toutefois, on doit le reconnaître, le livre le plus utile à une nation éclairée comme la France, c’est-à-dire une grammaire, était alors impossible.
Pour ce qui concerne l’orthographe, Regnier constate, pour la réduplication des consonnes dans le corps des mots, des règles fondées la plupart sur la quantité (pp. 101 à 125 de l’édit. in-12).
«Le redoublement des lettres en plusieurs mots de la langue se fait uniquement des consonnes, et peut se rapporter à deux causes: l’une prise du latin, d’où ces mots là nous viennent; l’autre tirée du fonds mesme de nostre langue... Ce redoublement n’est point toujours pris du latin: il se fait quelquefois contre l’orthographe des mots latins d’où les mots françois dérivent. Il se fait principalement des lettres l, m, n, p et t, aprés a, e, o, mais il suffira de parler icy de celuy des lettres l, m, n, après e et o, pour donner quelque idée de la cause de ce redoublement dans les mots où la prononciation toute seule n’en avertit pas: car, pour ceux où elle le fait sentir, ce n’est pas de quoy il est icy question, non plus que de ceux où nostre langue n’a fait que suivre l’exemple de la langue latine.
«Il y a deux choses à considerer dans ce redoublement: le lieu où il se fait et l’effet qu’il produit. Le lieu où il se fait, c’est d’ordinaire immédiatement aprés la voyelle sur laquelle est le siége de l’accent. Mais comme nostre langue n’a proprement d’accent que sur la derniere syllabe, dans les mots dont la terminaison est masculine, et sur la penultiéme dans ceux dont la terminaison est feminine, et que les dernieres syllabes ne sont pas susceptibles du redoublement des consonnes, ce redoublement, à le regler par le siege de l’accent, n’appartient proprement qu’aux penultiémes syllabes des mots qui ont une terminaison feminine.
«Ainsi chapelle, chandelle, fidelle, folle, colle, molle, femme, homme, somme, bonne, donne, consonne et patronne, qui ont l’accent sur la penultiéme, s’escrivent par deux l, deux m et deux n. Que si cet accent passe de la penultiéme sur la derniere, alors en quelques mots derivez des précédents, comme dans chapelain, chandelier, fidélité, feminin, homicide, bonace, donateur, consonance, patronage, il ne se fait plus de redoublement de consonne et l’usage est en cela entierement fondé sur la raison et sur la regle. Mais en d’autres mots de mesme ou de pareille dérivation, comme fidellement, nouvellement, follement, donner, sonner, tonner, le redoublement, qui ne devroit se faire qu’aprés la voyelle du siege de l’accent, se fait devant[169]: et l’usage en cela, comme en beaucoup d’autres choses, s’est mis au-dessus des regles, qu’il observe pourtant d’ordinaire dans la conjugaison des verbes. Car on escrit ils prennent, ils tiennent, ils viennent, par deux n, parce que le siege de l’accent est sur l’e de la penultiéme syllabe; et on escrit par une n seule, nous prenons, nous tenons, nous venons, vous prenez, vous tenez, vous venez, parce que l’accent qui estoit sur la penultiéme est passé sur la derniere.
[169] Ce passage me semble tout à fait inintelligible.
«Quant à l’effet que ce redoublement de consonnes produit, il est different, suivant les voyelles aprés lesquelles il se fait: aprés l’e, comme dans chandelle, fidelle[170], fidellement, il donne à cet e la prononciation d’un e ouvert et il donne celle d’un e fermé à prennent, tiennent, viennent, etc.[171].
[170] On a mis depuis l’accent grave, au lieu de la consonne double, à beaucoup de ces mots en elle: il épèle, fidèle, il gèle. Mais on n’a pas simplifié la difficulté, car il nous en reste autant en elle: il appelle, belle, chandelle, etc.
[171] Il semble résulter de ce passage que le docte secrétaire perpétuel prononçait ils prénent, ils tiénent, ils viénent.
«A l’égard de l’o, cet effet est tout different; car, au contraire, le redoublement de la consonne aprés un o sert à le presser de telle sorte, que comme alors il a moins d’estenduë et de liberté que quand il n’est suivi que d’une consonne, il reçoit une prononciation plus breve et plus serrée. Ainsi au lieu que dans mole, role, dome, throne[172], où l’o n’est suivi que d’une seule consonne et se trouve, pour ainsi dire, plus au large; l’o est long et extrémement ouvert, il est bref dans molle, folle, homme, somme, bonne et donne, où les deux consonnes qui suivent le pressent et le resserrent. Mais tout ce qu’on vient de marquer icy est sujet à tant d’exceptions, que pour donner des regles plus seures, il faut necessairement passer aux exemples particuliers du redoublement de chaque consonne.