[172] On met aujourd’hui avec raison l’accent circonflexe sur ces mots, où il suffit à exprimer l’allongement de la syllabe. Pourquoi écrire, contrairement au latin, les mots homme, bonne, donne par une double consonne? L’absence de l’accent circonflexe suffirait pour indiquer que l’o est bref.
«La regle generale que l’Académie françoise a suivie dans l’orthographe de son Dictionnaire, est de garder les consonnes doubles dans les mots françois, lors qu’elles sont doubles dans les mots latins d’où ils viennent; et cette regle peut suffire pour la plus part des mots de la langue, à l’égard des personnes qui entendent le latin; mais comme on escrit icy pour tout le monde, il faut essayer de donner là-dessus ou des préceptes, ou des exemples, qui puissent estre entendus de tout le monde.»
Suivent 27 pages très-compactes de préceptes, d’exemples et d’exceptions pour le redoublement ou le non-redoublement de chacune des lettres de l’alphabet.
Malgré le désir qu’on éprouve de saisir quelques lueurs de principes au milieu de cet amalgame de règles contradictoires, il est impossible d’en rien conclure, sinon l’impuissance des grammairiens d’alors à débrouiller le chaos orthographique. Qu’est-ce, en effet, que de constater, d’un côté, que la prosodie française est complétement différente de la prosodie latine, et d’exiger, de l’autre, que l’on redouble la consonne en français là où les Latins l’ont doublée? Comment expliquer, en outre, cette bizarrerie dans le rôle de la consonne redoublée, de rendre la syllabe qui précède longue dans chandelle et brève dans molle? Bossuet, avec son esprit lucide et pratique, avait bien raison de demander que l’Académie s’expliquât en tête du Dictionnaire sur les règles de la prosodie française: toutes ces inconséquences eussent alors forcément disparu, comme l’ont fait la plupart d’entre elles, grâce à l’introduction des accents et à la suppression d’une partie des lettres doubles inutiles, opérées par l’Académie lors de la réforme de 1740. Mais en parcourant les listes données par Regnier, page 111 particulièrement, on voit qu’il nous reste encore un nombre assez grand de mots où la double consonne qui ne se prononce pas s’est maintenue dans le seul but de figurer cette copie servile du latin, répudiée par l’Académie elle-même, et à laquelle tout le monde paraît avoir renoncé[173].
[173] Nous avons encore collerette, mollesse, assommant, inaccommodable, consommation, pommade, bannière, carrosse, garrotter, etc., comme au temps de Regnier.
Après s’être convaincu de l’inanité des principes orthographiques de Regnier, on s’explique difficilement la sévérité qu’il montre contre les novateurs tant du siècle précédent que de son temps. La fin de non-recevoir qu’il oppose à toute réforme, si elle eût été prise au sérieux, nous condamnerait encore à l’écriture vicieuse de 1706.
«Que si, dit Regnier, dans la societé civile, il n’est pas permis aux particuliers de rien changer dans l’escriture[174] de leur nom, sans des lettres du prince, il doit encore moins leur estre permis d’alterer, de leur propre authorité, la pluspart des mots d’une langue et la pluspart des noms de baptesme et des noms des peuples, des provinces, des familles, des societez publiques et des choses de la Religion.
[174] Les lettres italiques indiquent les changements ultérieurement apportés par l’Académie à l’orthographe de Regnier.
«Cependant ceux qui en usent de la sorte n’ont pas seulement tort, en ce qu’ils s’attribuënt une jurisdiction qui ne leur appartient pas; ils ont tort encore d’ailleurs, en ce qu’ils abusent du principe sur lequel ils se fondent, que les lettres estant instituées pour representer les sons, l’escriture doit se conformer à la prononciation.
«Cette regle generale a ses exceptions, comme toutes les autres regles; et vouloir reformer tout ce qui en est excepté, c’est comme si un Grammairien, se fondant sur les principes generaux de la Grammaire, vouloit y reduire toutes les conjugaisons des verbes irreguliers d’une langue et toutes les façons de parler qu’un long et constant usage a délivrées de la servitude de la syntaxe.