«De toutes les langues dont on a connoissance, il n’y en a aucune dont toutes les lettres se prononcent tousjours d’une mesme sorte et où le son des voyelles et des consonnes ne varie souvent, selon les differents mots qu’elles forment, parce qu’il est impossible que les differentes combinaisons des lettres n’apportent de la difference dans le son propre de chaque caractere.

«..... Ce qu’on ne peut trop dire et trop repeter à ceux qui, sur des principes specieux, mais mal entendus, veulent de leur authorité privée reformer l’orthographe françoise, c’est que l’usage n’a pas moins de droit et de jurisdiction sur la prononciation des mots que sur les mots mesmes; et que comme la prononciation de plusieurs mots vient à varier de temps en temps, selon le caprice de l’usage, il faudroit aussi de temps en temps varier l’orthographe des mesmes mots, pour en representer la prononciation courante. Ainsi la reforme qu’on feroit aujourd’huy pour adjuster l’orthographe à la prononciation ne tarderoit gueres peut-estre à avoir besoin d’une autre reforme, de mesme que celle que Sylvius, Meigret, Pelletier et Ramus vouloient introduire.»

Ce dernier paragraphe est parfaitement juste, et les lettres italiques que j’ai placées aux endroits du texte de Regnier que l’Académie a dû corriger par la suite montrent que l’écriture suit la loi du progrès comme toutes les sciences et que, par suite, il est du droit et du devoir des enfants d’améliorer l’héritage de leurs pères.

«..... Où en seroit-on dans chaque langue, continue Regnier, s’il en falloit reformer les élements sur la difficulté que les enfants auroient à bien retenir la valeur et, comme parlent les Grammairiens, la puissance de chaque caractere et les differentes variations qu’un long usage y a introduites?..... C’est aux enfants à apprendre à lire comme leurs peres et leurs grands-peres ont appris.

«Quant aux estrangers, pourquoy veut-on que la langue françoise fasse à leur égard ce que nulle langue ne fait ni ne doit faire à l’égard de ceux à qui elle est estrangere?... Comme c’est à ceux qui sont estrangers dans un pays à se conformer aux loix et aux coustumes du pays, c’est aussi à ceux qui veulent apprendre une langue qui leur est estrangere à s’assujettir à ses regles et à ses irregularitez. Pourquoy donc changerions-nous en cela nos usages pour les estrangers, qui ne changent les leurs pour personne? et pourquoy ne feront-ils pas à l’égard de nostre langue ce qu’ils font à l’égard des autres et ce que nous essayons tous les jours de faire à l’égard de celles qui nous sont estrangeres?»

En proclamant, dans le domaine intellectuel, cette maxime du chacun pour soi, l’abbé Regnier ne pouvait pas pressentir les nécessités d’un nouvel état de la société européenne, où une certaine instruction est indispensable à tous ses membres, où les relations de peuple à peuple sont incessantes, où les langues modernes constituent une partie importante de l’éducation de la jeunesse et où le temps a besoin d’être économisé pour tant de choses à apprendre.

Nicolas de Frémont d’Ablancourt. Dialogue des lettres de l’Alphabet, où l’usage et la grammaire parlent, fait à l’imitation du dialogue de Lucien, intitulé, le Jugement des voyelles. (A la suite de la traduction françoise de Lucien, par Nicolas Perrot d’Ablancourt, tome III, édition de 1706, in-12, p. 424.)

L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise, fait un grand éloge de ce dialogue.

Les interlocuteurs sont l’Usage et la Grammaire.

La Grammaire demande à l’Usage si elle doit produire ses lettres habillées à l’arabesque, ou à la grecque et l’italienne, ou à la gothique, ou bien simples et ramassées, et accommodées à la française.