L’Usage répond: «A quoy bon tant de mystères? Puisque nous sommes en France et qu’il s’agit d’un différend entre les lettres françoises, il faut qu’elles se présentent habillées à la mode du pays.»
Chaque Lettre prend successivement la parole pour se plaindre de son sort, et de l’empiétement des unes sur les autres; mais, tout en signalant le désordre qui règne entre elles, le neveu de Perrot d’Ablancourt se montre plus résigné que son oncle. Il fait ainsi parler l’F: «Come je suis la première en fidelité, je trouve fort étrange qu’on m’ôste les clefs et qu’on me veuille couper les nerfs; car après cela comment pourrois-je atteindre les cerfs à la course? Cela est bien éloigné de la promesse qu’on m’avoit faite de bannir le Ph, afin d’étendre les bornes de mon empire. Jusqu’ici il m’a toujours défendu l’abord des Prophetes et des Philosophes, et il ne veut pas même que j’aspire à Philis. Si j’avois esté aussi sévère, jamais le v ne se seroit mis en possession de toutes les veuves[175], tant recréatives que rebarbatives; cependant, comme j’ay veû qu’elles l’aimoient plus que moy, je lui ay cedé tout ce que j’y pouvois prétendre.»
[175] On écrivait vefve; c’est sous ce titre qu’est publiée la pièce de Rotrou. Mais l’f a disparu au singulier féminin, et l’u n’a pu être introduit que lors de la distinction du v et de l’u, autrement on eût écrit la ueuue. L’f a été conservé au singulier masculin.
Le P prend la parole: «Quand une longue possession ne seroit pas un juste titre, après nous avoir fait traverser tant de Terres et de Mers, débité tant d’Apophthegmes, et enrichy ce païs de tant de Phrases et de Paraphrases, il semble qu’il y auroit de l’inhumanité à nous separer de la compagnie de Philis et de Philomèle, puisque nous sommes de même contrée, et que nous avons jusqu’icy couru les mêmes avantures.
«L’Usage. J’ordonne que l’on conserve le Ph, le plus qu’on pourra; mais du reste, quand on veut s’établir en un païs, il en faut prendre l’habit et les mœurs.»
Le Père Claude Buffier, de la Compagnie de Jésus. Grammaire françoise sur un plan nouveau, avec un traité sur la prononciation des E, etc. Paris, 1709, in-12; ibid., 1723, in-8.
Buffier, un de ces jésuites à la raison hardie et profonde, dont l’ordre célèbre auquel il appartenait a fourni tant d’exemples, après avoir constaté qu’une orthographe réformée est suivie par la moitié au moins des auteurs, cite une centaine d’ouvrages importants où elle est observée. Lui-même embrasse la réforme non pas avec enthousiasme, mais avec la conviction calme qu’elle est «le parti le plus commode, et conséquemment le plus sage.» «On peut, ajoute-t-il, et l’on doit dire que certaines langues ont une ortographe beaucoup plus embarassée et plus dificile que d’autres langues. En éfet, si une langue avoit précisément autant de caractères divers dans l’écriture que de sons diférens dans la prononciation, en sorte que chaque caractère particulier désignât toujours le même son particulier, ce seroit l’orthographe la plus commode, et, ce semble, la plus naturèle qu’on puisse imaginer. Ainsi, plus une langue s’éloigne de cette pratique, plus son ortographe est incommode et bizare.» «Le françois, dit-il plus loin, a une ortographe des plus bizares et des plus malaisées... Une même figure de lètre désigne quelquefois cinq ou six sons divers, et un même son est désigné de sept ou huit manières différentes[176]... Il ne s’agit pas de mettre de l’étymologie dans un portrait, mais de le rendre le plus fidèle qu’il est possible.» Il s’oppose, du reste, aux réformateurs trop absolus, «attendu, dit-il, que si l’ortographe n’étoit pas conforme à l’usage, on ne connoîtroit rien aux figures ou caractéres de létres qui seroient nouveaux. C’est ce qui est arrivé à ceux qui ont voulu introduire une ortographe toute nouvèle; les autres n’y ont rien conçu, n’en ayant pas l’usage. Ainsi, quand même cette ortographe seroit au fond plus parfaite que l’ortographe établie, il seroit ridicule de s’en servir préférablement à la dernière, puisque c’est comme si l’on vouloit parler à un homme une langue qu’il n’entend pas, sous prétexte qu’elle est plus parfaite que celle qu’il entend.»
[176] Voir plus loin l’analyse de l’ouvrage de M. Raoux, à la date de [1865].
Il propose, pour apprendre à lire plus promptement et plus exactement, de prêter aux consonnes françaises d’autres noms que ceux qui leur sont donnés par l’usage et qui soient plus conformes aux sons qu’elles expriment dans leur liaison avec les voyelles. «Ainsi, au lieu de dire éfe, éme, ixe, etc., on feroit mieux de les appeler simplement fe, me, xe, dont l’e seroit muet,» etc.
Il analyse les diverses modifications que prend le son e. Il voudrait que l ou ll mouillé fût figuré par un signe particulier, le λ. Il remplace les signes binaires eu, ou, ch, gn, par ω, ö, χ, ñ.