En effet, quel avantage peut offrir à l’esprit, même pour qui sait le grec, la présence du ph ou th dans les mots de la langue usuelle, surtout quand, effacés dans certains mots, on les voit reparaître dans d’autres dérivés également du grec? La mémoire, quelque présente qu’elle soit, vient-elle jamais assez tôt aider l’intelligence pour lui indiquer le sens en français du mot primitivement grec? Prenons pour exemples les mots strophe et apostrophe: l’un et l’autre viennent de τρέπω, στρέφω], qui signifie tourner; mais, pour trouver quel rapport relie ce mot avec strophe, il faut se représenter le mouvement demi-circulaire de choristes chantant ensemble des pièces lyriques, auxquels d’autres choristes exécutant un mouvement contraire répondent par un autre chant, ce que strofe représente aussi bien que strophe. Quant à apostropher, qui dérive aussi du verbe τρέπω ou στρέφω, il faut savoir que, par cette figure de rhétorique, on doit voir le geste et l’animation de l’orateur se tournant vers la partie adverse pour l’apostropher.
Et quant à la figure de grammaire, l’apostrophe, qui dérive aussi du même verbe, je suis assez embarrassé de l’expliquer. A en juger par l’aspect qu’offre la forme demi-circulaire de ce signe (’), dont l’emploi indique l’élision, j’aimerais à y voir l’influence du verbe τρέπω, tourner, mais les savants ne sont pas d’accord à ce sujet.
Obtient-on plus de lumières quand on sait que thèse (Voltaire écrivait tèse) vient de τίθημι, placer? Par quel effort de mémoire se rappeler les détours qui rattachent ce verbe avec la thèse que soutient un candidat!
Ces curiosités offrent quelque intérêt au très-petit nombre de ceux qui se livrent à ce genre d’études, mais ces mots, qu’ils soient écrits avec ou sans th et ph, seront tout aussi bien présents à leur esprit que l’est notre vieux mot frairie, quoique écrit avec notre f et qui rappelle tout aussi bien phratria des Latins, et φράτρια des Grecs, que si on l’écrivait phrairie. Que rhétorique vienne de ρέω, couler comme de l’eau, et flegme de φλέγμα, qui signifie inflammation et pituite, c’est par des déductions bien éloignées que l’on peut s’y reconnaître. Je ne vois point quel avantage il y aurait à écrire phrénésie au lieu de frénésie, puisque l’esprit n’est en rien soulagé lorsqu’en lisant ce mot il doit se rappeler que φρήν, d’où il dérive, signifie esprit, jugement, ce qui est précisément le contraire de frénésie, frénétique[27].
[27] Φρενιτιάω, qui dérive également de φρήν, a, il est vrai, le sens que nous donnons à frénésie; mais, pour recourir même à cette origine, il faudrait écrire ce mot frénisie ou frénite, frénitique, et non frénésie, frénétique; en grec Φρενῗτις, φρενιτικός.
Ces minutieuses distinctions, du domaine de la philologie, et sujettes à des discussions interminables, maintenant surtout que les origines sanscrites sont invoquées en étymologie, doivent-elles prendre place dans l’enseignement de l’orthographe? est-ce, d’ailleurs, dans un Dictionnaire de la langue usuelle qu’elles doivent s’offrir?
La conclusion logique de tout ceci, c’est qu’il n’y a pas lieu de tenir rigoureusement compte de ce genre d’étymologie dans l’écriture, et qu’on ne doit la conserver qu’aux mots spécialement consacrés à la science et de récente formation.
Un helléniste, d’ailleurs, reconnaîtra tout aussi bien dans une orthographe française simplifiée les vestiges grecs ou latins que le fait dans sa langue un Italien ou un Espagnol. Qu’on écrive phénomène ou fénomène, fantôme ou phantôme, orthographe ou ortographe ou plutôt ortografe (et mieux encore ortografie), diphthongue ou diftongue, métempsychose ou métempsycose, ce sont toujours des mots grecs pour celui qui sait le grec: mais il s’étonnera de voir certains mots ainsi accoutrés, tandis que d’autres de même provenance ne le sont pas. Cette manière d’écrire, agréable à certains humanistes, satisfait-elle toujours un goût délicat? Molière eût-il vu avec plaisir son Misantrope et sa Psiché écrits autrement qu’il ne l’a fait dans toutes ses éditions[28]? Quant aux personnes, en si grand nombre, qui ne savent pas le grec, l’orthographe étymologique ne peut leur être d’aucun secours. Doit-on faire apprendre le grec dans les écoles primaires? Il faudrait même alors que cette étude, aussi bien que celle du latin précédât l’enseignement du français. D’ailleurs, ces mots que nous écrivons tantôt par th et ph et tantôt par t ou f, bien que tous dérivés du grec, avaient primitivement un son dès longtemps perdu et que n’a jamais connu la basse latinité d’où procède notre langue. Ainsi fameux, dérivé de φήμη, en éolien φάμα, transformé par les Latins en fama, d’où famosus, n’a pas été écrit par eux avec ph, parce que, disent les grammairiens, les mots écrits par ph se prononçaient avec une différence marquée, pour distinguer le f et le ph. Quintilien nous apprend que les Latins, en prononçant fordeum (pour hordeum) et fœdus, faisaient entendre un son doucement aspiré, mais qu’au contraire les Grecs donnaient à leur Φ une aspiration très-forte, au point que Cicéron se moquait d’un témoin qui, ayant à prononcer le nom de Fundanius, ne pouvait en proférer la première lettre[29]. Puisque nous savons qu’il a plu aux Latins d’écrire certains mots dérivés du grec les uns par ph, les autres par f (bien qu’en grec la lettre φ soit toujours la seule et la même pour tous) afin de les prononcer à leur guise, prononçons alors différemment les mots où l’on voudrait encore conserver le ph. Distinguons donc la prononciation phénomène, φαινόμενον, traduit par les Latins phænomenon, de celle de frairie, φρατρία, revêtu d’un f par les Latins (fratria), et tâchons de retrouver ce je ne sais quel pulsus palati, linguæ et labrorum dont parle Quintilien. Mais déjà nous prononçons le son f de deux manières, faible avec l’f simple dans afin et facile, forte avec la double f dans affliger et affreux. Pour être conséquents, nous devrions prononcer philosophie avec un troisième son encore plus rude. L’Académie qui, dans le cours de ses éditions, a déjà remplacé par notre f français le ph des Latins dans un si grand nombre de mots, ne devrait plus tolérer de tels contrastes.
[28] La première édition du Misantrope est de 1667; celle de Psiché, de 1671. Dans les diverses éditions des œuvres jusqu’à celle de 1739, 8 vol. in-12, donnée soixante-six ans après la mort de l’auteur, je vois ces deux comédies exactement imprimées sous ce titre, et le Théâtre-Français avait si bien conservé l’ancienne tradition que l’un de nos plus célèbres académiciens se rappelle avoir vu dans sa jeunesse, sur les affiches du Théâtre-Français, le nom du Misantrope écrit sans h. On n’a plus, malheureusement, aucun manuscrit de la main de Molière, mais on peut être assuré qu’il écrivait selon l’orthographe française.
[29] «Quin fordeum fœdusque pro aspiratione vel simili littera utentes: nam contra Græci aspirare solent, ut pro Fundanio Cicero testem, qui primam ejus litteram dicere non posset, irridet.» Instit. orat., I, 4, 14. Terentianus Maurus dit que la lettre f en latin avait un son doux et faible: «Cujus (literæ f) a græca (litera φ) recedit lenis atque hebes sonus,» p. 2401, éd. Putsch.