«Remarque. Come, dans l’usage actúel, le c a toujours le ſon de ce ou de l’s ſiflante, avant l’e ou l’i, on poûra continuer d’écrire Cicéron, ceci, etc., sans cédiller le c. On n’anploîra le ç cédillé avant e ou i, que dans les livres deſtinés pour aprandre à lire. On n’anploîra de même, si l’on veut, le ġ ponctué que dans les mots où, avant a, o, u, il doit avoir le son de j: on écrira gaġer, gaġa, gaġant, gaġons, gaġure, etc. Dans l’usage actuel, l’s courte a toujours le son siflant au commancemant du mot; insi on poûra, come à l’ordinêre, fêre usage indifféramant de l’s courte ou de l’ſ longue au comancement des mots. On voit par là que nos changemants dans quelques lètres de l’Alfabet, se réduisent presque à rien.

«Nous ſavons bién qu’on ſe révolte au ſeul mot d’innovacion; mês notre proġet, nous pouvons le dire, êt le fruit d’un long travail é d’une expériance réfléchie. Nous vous l’adrèſons, Méſieurs; éıez la bonté de l’examiner é d’an peser ſans préġuġé les avantaġes é les inconvéniants. Ne nous ġuġez qu’aprês un mûr examèn.

«S’il êt des chanġemants qui ne ſoient pas actuèlemant admiſſibles, vous ne les ferez pas encor; mês vous poûrez an trouver d’autres qu’il ſera fort util d’adopter.

«Nous eſpérons, par exanple, que l’utilité é votre zêle à faciliter l’aquisicion des conêsances, vous porteront à fêre, come nous, usage du ġ ponctúé, de l’ı ſans point; à diſtinguer l’s forte de l’s adoucie. C’êt insi qu’on a mis en usaġe le ç cédillé, le j é le v, au lieu de l’i é de l’u; l’i francês, au lieu de l’y grèc, dans lui, moi, loi, Roi, é une infinité d’autres mots. C’êt inſi qu’on anploie les lètres maġuſcules au comancement des frases, des noms propres, etc. C’êt inſi qu’on a invanté les acçants, le tréma, l’apoſtrofe, le tret d’union, les guillemets, les diférantes marques de ponctúacion, etc.

«Nous atandons bién, Méſieurs, que votre vue ſera d’abord un peu choquée de notre ortografe: nous vous demandons pour èle la même paciance que vous avez en lisant des livres ortografiés ſuivant l’anciène ortografe. A peine an avez-vous lu vint pages, que vos ieux ſ’i abituent. La même chose vous arivera par raport à la nôtre; dégnez an fêre l’éſè. Vous voudrez bién vous souvenir que notre but êt de faciliter an même tans l’ortagrafe é la prononciacion.

«Notre réforme vous parêtra, Méſieurs, fort étandue; vous an adopterez ce que vous ġuġerez à propos. Nous aurions pu nous contanter des remarques que nous avions fètes dans les deus premieres parties; mês des perſones dont nous reſpectons baucoup les lumieres nous ont représanté que ce ſeroit lêſer notre ouvrage inparfet, que de n’i pas aġouter la pratique. Vous avez, nous ont dit ces perſones, exposé d’une maniere três-sansible les défauts inonbrables de l’ortografe actúele; vous avez fet voir le peu d’acord, les inutilités, les contradiccions même qui regnent dans les diférantes parties de cet édifice: il faut actuèlemant faire voir comant, avèc les mêmes matériaus, on pouret le reconſtruire à moins de frês, é d’une manière auſſi comode que ſolide.»

Grammaire générale et raisonnée, contenant les fondemens de l’art de parler, expliqués d’une maniere claire et naturelle; les raisons de ce qui est commun à toutes les langues, et des principales différences qui s’y rencontrent; et plusieurs remarques nouvelles sur la langue françoise. Nouvelle édition.Réflexions sur les fondemens de l’art de parler pour servir d’éclaircissemens et de supplément à la Grammaire générale, recueillies par M. l’abbé Fromant. Paris, Prault fils, 1756, 2 vol. pet. in-8 de 6 ff., 224 pp. et 2 ff., et de XLVIII et 291 pp. (Réimprimée plusieurs fois depuis.)

Ce traité, connu sous le nom de Grammaire de Port-Royal, et dont il est déjà parlé page [226], est enrichi dans cette édition des excellentes remarques de Duclos, secrétaire perpétuel de l’Académie française[185].

[185] Duclos avait déjà donné une édition de cette grammaire en 1754, in-12.

Ce livre si remarquable, et dont le temps n’a pas encore altéré la valeur, contient dans son texte quelques idées de réforme justes bien qu’un peu timides. Après avoir constaté l’utilité, dans certains cas, d’une orthographe fondée sur l’étymologie, MM. de Port-Royal ajoutent: «Voilà ce qu’on peut apporter pour excuser la diversité qui se trouve entre la prononciation et l’écriture; mais cela n’empêche pas qu’il n’y en ait plusieurs qui se sont faites sans raison et par la seule corruption qui s’est glissée dans les langues. Car c’est un abus d’avoir donné, par exemple, au c la prononciation de l’s avant l’e et l’i; d’avoir prononcé autrement le g devant ces deux mêmes voyelles que devant les autres; d’avoir adouci l’s entre deux voyelles; d’avoir donné aussi au t le son de l’s avant l’i suivi d’une autre voyelle, comme gratia, actio, action.....