«Tout ce que l’on pourroit faire de plus raisonnable seroit de retrancher les lettres qui ne servent de rien ni à la prononciation, ni au sens, ni à l’analogie des langues, comme on a déjà commencé de faire; et conservant celles qui sont utiles, y mettre des petites marques qui fissent voir qu’elles ne se prononcent point, ou qui fissent connoître les diverses prononciations d’une même lettre. Un point au-dedans ou au-dessous de la lettre pourroit servir pour le premier usage, comme temps. Le c a déjà sa cédille, dont on pourroit se servir devant l’e et devant l’i, aussi bien que devant les autres voyelles. Le g dont la queue ne seroit pas toute formée pourroit marquer le son qu’il a devant l’e et devant l’i. Ce qui ne soit dit que pour exemple.»
Duclos, aussi bon grammairien que Du Marsais, et philosophe comme lui, mais encore plus hardi, a inauguré sa réforme orthographique dans ses remarques jointes en petit caractère à cette édition de la grammaire. Voici le passage où il explique lui-même ses idées:
«Je croi devoir a cète ocasion rendre conte au lecteur de la diférence qu’il a pu remarquer entre l’ortografe du texte et cèle des remarques. J’ai suivi l’usage dans le texte, parce que je n’ai pas le droit d’y rien changer; mais dans les remarques j’ai un peu anticipé la réforme vers laquèle l’usage même tend de jour en jour. Je me suis borné au retranchement des lètres doubles qui ne se prononcent point. J’ai substitué des f et des t simples aus ph et aus th: l’usage le fera sans doute un jour par-tout, comme il a déjà fait dans fantaisie, fantôme, frénésie, trône, trésor et dans quantité d’autres mots.
«Si je fais quelques autres légers changemens, c’est toujours pour raprocher les lètres de leur destination et de leur valeur.
«Je n’ai pas cru devoir toucher aux fausses combinaisons de voyèles, tèles que les ai, ei, oi, etc., pour ne pas trop éfaroucher les ieus. Je n’ai donc pas écrit conêtre au lieu de conoître, francès au lieu de françois, jamès au lieu de jamais, frèn au lieu de frein, pène au lieu de peine, ce qui seroit pourtant plus naturel. Je n’ai rien changé a la manière d’écrire les nasales, quelque déraisonable que notre ortografe soit sur cet article. En éfet, les nasales n’ayant point de caractères simples qui en soient les signes, on a u recours a la combinaison d’une voyèle avec m ou n; mais on auroit au moins du employer pour chaque nasale la voyèle avec laquèle èle a le plus de raport; se servir, par exemple, de l’an pour l’a nasal, de l’en pour l’e nasal. Cète nasale se trouve trois fois dans entendement, sans qu’il y en ait une seule écrite avec l’a et quoiqu’il fut plus simple d’écrire antandemant. L’e nasal est presque toujours écrit par i, ai, ei: fin, pain, frein, etc., au lieu d’y employer un e. Je ne manquerois pas de bonnes raisons pour autoriser les changemens que j’ai faits et que je ferois encore, mais le préjugé n’admet pas la raison.»
Il ajoute ailleurs: «On peut entreprendre de corriger l’usage de l’orthographe, du moins par degrés et non pas en le heurtant de front, quoique la raison en eut le droit; mais la raison même s’en interdit l’exercice trop éclatant, parce qu’en matière d’usage, ce n’est que par des ménagemens qu’on parvient au succès.»
Douchet, avocat au Parlement et ancien professeur royal en langue latine. Principes généraux et raisonnés de l’orthographe françoise, avec des remarques sur la prononciation. Paris, P.-F. Didot, 1762, in-8 de XVI et 176 pp.
Douchet est un écrivain de mérite. Après la mort de Du Marsais, il fut chargé, de concert avec Beauzée, de la continuation des articles de la partie grammaticale de l’Encyclopédie.
Ses remarques, nouvelles à l’époque où il les écrivait, sont pour la plupart acquises aujourd’hui à la grammaire. Tel est son chapitre sur les caractères prosodiques. J’en extrairai cependant un passage dans lequel il propose une solution à l’imperfection qu’offre notre orthographe dans le redoublement des consonnes.
«L’e muet n’indique, dit-il, qu’une certaine quantité de nos voyelles longues (ex. j’emploierai); l’accent circonflexe ne fait connoître que celles qui étoient autrefois suivies d’un s, ou que l’on redoubloit pour en marquer la longueur (tempête, au lieu de tempeste, rôle au lieu de roole); il en reste encore un grand nombre, ou qui sont sans marque distinctive (vase, bise, rose, ruse), ou qui sont suivies d’une consonne redoublée, qui est la marque des voyelles brèves, autre vice encore plus considérable, comme dans les mots tasse, manne, flamme, fosse, professe, etc. C’est une autre espèce d’imperfection dans notre orthographe. Il seroit aisé de parer à ces inconvénients: ce seroit, ou de marquer ces voyelles longues par un trait horizontal, ou d’étendre encore ici l’usage de l’accent circonflexe. Par ce moyen, toutes les équivoques seroient levées, toutes les voyelles longues seroient fixées et déterminées, et la quantité, cette partie si importante de la prosodie, seroit indiquée d’une manière simple, précise, et régulière: on pourroit même alors la trouver et l’apprendre par l’écriture.