«Le respect pour l’usage établi est souvent un préservatif contre une foule d’erreurs; mais il faut avouer qu’il s’oppose quelquefois aux progrès de nos connaissances. Il est à croire que dans le principe, les mots ne renfermoient que les lettres nécessaires à la prononciation. L’oreille, choquée par la dureté de plusieurs sons, exigea bientôt qu’on les adoucît ou même qu’on les supprimât. Les savants, après s’être vainement récriés contre ces innovations, furent contraints de les adopter et de leur donner force de loi. Mais comme ils étoient les maîtres de la langue écrite, ils voulurent conserver les traces d’une prononciation qui n’existoit plus: ce fut l’époque des inconséquences qui rendent notre langue si difficile aux étrangers, et qui mettent les François mêmes dans le cas de ne la savoir presque jamais qu’imparfaitement.»
L’auteur entre ainsi dans le détail des difficultés de l’orthographe:
«Sophie. C’est une science que je voudrois bien connoître et à laquelle je n’entends rien du tout. Je suis si ignorante, que, pour exprimer les choses les plus ordinaires, j’écris presque au hasard. A peine puis-je retrouver moi-même ce que j’ai voulu dire. Souvent, faute de pouvoir orthographier les mots qui se présentent à mon esprit, je suis forcée d’en employer d’autres qui défigurent toutes mes pensées.
«Le Comte. Ceux qui n’ont point étudié les langues anciennes n’ont pas de meilleur moyen pour apprendre l’orthographe, que de choisir un livre bien écrit, et de le copier infatigablement: on se forme quelquefois, par le travail, une habitude qui tient lieu des meilleurs principes.
«La Marquise. C’est comme celà que j’ai appris, et on trouve que j’orthographie passablement.
«Sophie. Vous êtes heureuse, Madame, d’apprendre avec tant de facilité. J’ai sûrement copié autant que vous, et je n’en suis pas plus habile. Je ne puis cependant me reprocher aucune négligence: je copie fidèlement toutes les lettres qui composent chaque mot; j’y mets les accents, les points, les virgules. Mais jamais ce que j’ai écrit ne m’a servi pour ce que j’avois à écrire: ce sont toujours quelques nouveaux arrangements de lettres que je n’avois point prévus; et quand je crois avoir rencontré les mêmes mots, je vois avec étonnement qu’ils n’ont presque rien de commun pour l’orthographe[188].
[188] Quand à l’Hôtel de Ville je préside les examens des aspirantes au brevet de capacité, je suis témoin de l’embarras des jeunes filles pour résoudre des difficultés qui le seraient même pour des savants. L’une d’elles pour avoir mal écrit le mot apophthegme perdit le bon point qui lui fallait pour compléter les vingt-cinq exigés par le règlement. (Mai 1868.)
«Le Lord. Plusieurs savants voudroient que les règles de l’orthographe fussent réduites à celles de la prononciation.
«Sophie. Cela seroit bien plus commode que cette orthographe obscure et entortillée, qui coûte de si grands efforts de mémoire. Pourquoi ne pas retrancher toutes les lettres superflues et ne pas employer précisément celles que l’oreille exige? Les pensées en deviendroient-elles moins belles et moins brillantes pour être lues et écrites avec moins de peine?
«La Marquise. Il me sembloit qu’on ne se servoit plus de l’y, et qu’on le remplaçoit toujours par un i simple.