«Le Comte. Pardonnez-moi, Madame, il y a beaucoup de mots dans lesquels cette lettre est indispensable.
«Le Lord. Les savants veulent qu’elle soit conservée dans les mots dérivés du grec, tels que style, physique, symphonie, etc., mais beaucoup de personnes, qui d’ailleurs orthographient fort bien, ne font pas difficulté d’écrire ces mots par un i: phisique, stile, simphonie, etc.
«La Marquise. Je suis fâchée que les y soient passés de mode à la fin des mots (foy, loy, luy, essay): celà faisoit à merveille dans les exemples d’écriture.
«Le Comte. Aussi les personnes qui ont une écriture brillante renoncent avec peine à cet usage, parce que la queue de cette lettre, qu’elles peuvent orner tant qu’il leur plaît, les met à portée de déployer toute la légèreté de leur main.
«L’Abbé. En bannissant l’y des mots où il est inutile, on s’est fait une loi pendant long-temps de la conserver dans les mots yvrogne, yvraie et autres. Aujourd’hui on s’accorde presque généralement à écrire ces mots par un i: ivrogne, ivraie, s’enivrer, etc. Le mot yeux est le seul qui commence encore par un y: de beaux yeux, de grands yeux, sans qu’on en puisse donner aucune raison. (Voir p. [123].)
«Le Comte. Il faut avouer qu’en matière d’orthographe, l’habitude tient souvent lieu de raison. Après avoir vu écrire tels mots par tels caractères, la vue est choquée du moindre changement. On s’habitueroit très-difficilement à voir écrire par un i simple: de beaux ieux, de grands ieux, nous i allons, vous i viendrez, uniquement parce que, de temps immémorial, on a lu avec un y: de beaux yeux, de grands yeux, nous y allons, vous y viendrez, etc.
«Le Lord. On en peut dire autant de tous les changements qu’on a faits jusqu’ici, cependant ils sont passés en usage, et à peine soupçonne-t-on qu’on ait jamais écrit autrement. Ainsi, dans l’orthographe comme dans toute autre science, l’habitude n’est pas une raison suffisante pour s’interdire des innovations dont on peut tirer quelque avantage.
«La Marquise. De toutes les consonnes, celle qui m’embarrasse le plus, c’est le composé ph. Puisque ces deux lettres se prononcent exactement comme l’f, et qu’on lit philosophie, orthographe, comme s’il y avoit filosofie, ortografe, si l’usage vouloit le permettre, il seroit bien plus commode de substituer l’f à ce ph, comme on se permet de substituer l’i simple à l’y. Mais ne pouvant réformer l’usage, il faut s’y conformer. Quelles règles pourrois-je suivre pour savoir quand il faudra écrire par l’f simple ou par ph?
«Le Comte. On se sert du ph pour marquer l’étymologie des mots tirés de la langue grecque.
«Sophie. Est-ce que les Grecs n’avoient point d’f dans leur alphabet?