«Le Comte. Non, Mademoiselle, l’f est une invention des Romains[189]. Voilà pourquoi les anciens noms grecs s’écrivoient tous par ph au lieu d’un f. On écrit Philippe, Phébus, Ascalaphe, Phaëton, et non Filippe, Febus, Ascalafe, Faëton.
[189] Il y a là quelques erreurs. Les anciens Grecs avaient eu l’F ou digamma éolique (voir p. [33]), d’où les peuples du Latium, ancêtres des Romains, l’avaient emprunté. Les Grecs n’écrivaient pas par une double lettre les mots cités, mais par une seule et même lettre, correspondant à notre f. Φίλιππος, Φοῖβος, Ἀσκάλαφος, Φαέτων, et de même tous les autres mots, φιλοσοφία, φάντασμα.
«L’Abbé. Suivant les mêmes règles d’étymologie, il faudroit écrire par ph, phanal, phantôme, phantaisie, phlegme, phlegmatique, puisque ces mots sont pareillement dérivés du grec: c’étoit l’ancienne orthographe; mais présentement il faut écrire ces mots par f: fanal, fantôme, fantaisie, flegme, flegmatique, etc., quoiqu’il ne soit pas permis de faire les mêmes changements dans philosophie, physique, amphibie, etc. Ceux qui connoissent à fond les langues anciennes commettroient bien des fautes dans la nôtre, s’ils ne s’étoient pas attachés à en examiner le génie particulier. Tantôt l’usage veut que les étymologies soient scrupuleusement conservées, tantôt il exige qu’on s’en écarte sans ménagement.»
Journal de Paris, 1781.
Dans le numéro du 13 décembre 1781, M. de G*** blâme la manière d’écrire fallait, pourra, nourrir, etc., contrairement à la vraie prononciation qui ne fait sentir qu’une l et une r dans ces mots, en sorte que les étrangers, trompés par la manière d’écrire, les font sonner aussi fortement que dans ville et dans terreur. Il se récrie aussi «sur le barbarisme le plus bizarre et le plus énorme qui subsiste encore dans la peinture de quelques mots de notre langue, particulièrement l’emploi de l’o que l’on conserve au lieu de l’a dans foiblesse, connoistre, françois, etc.» Puis il ajoute: «Si l’on voulait (sic) donner un conseil aux imprimeurs de la capitale, on leur diroit (sic): Messieurs les Trente-six, qui tous ensemble tenez la clé de la langue française à Paris, réunissez-vous aujourd’hui en grand’chambre, et tous d’un commun accord, rendez un arrêt souverain contre cette vieille syllabe qui depuis cent ans crie et gémit sous vos presses en vous demandant quartier.»
Le 18 décembre, M. l’abbé L. M., après avoir répondu à une critique de M. G*** au sujet des accents sur les adverbes où, là, etc., termine ainsi son article: «J’avoue pourtant que M. de G*** m’apprend une chose que j’ignorois parfaitement, savoir que les imprimeurs de Paris tiennent la clef de la langue françoise dans la capitale. J’avois jusqu’ici soupçonné que si quelque compagnie à Paris tenoit cette clef, ce pouvoit être l’Académie françoise.»
Il est, en effet, préférable, sous tous les rapports, que ce soit de l’Académie française que viennent les réformes. L’empressement avec lequel on s’est aussitôt conformé à toutes celles qu’elle a bien voulu concéder aux désirs généralement manifestés, et qui toujours ont été adoptées avec reconnaissance par les Français et les étrangers, cet accueil est la plus forte garantie de ce que l’Académie voudra bien faire dans la nouvelle édition qu’elle prépare.
Après avoir signalé les modifications apportées à l’orthographe, l’auteur fait dire à l’un de ses interlocuteurs:
«Il faut espérer que de semblables réformes deviendront générales et qu’on écrira abé, abesse, abaye, abatial, atendre, aler, enveloper, aquérir, raquiter, au lieu de abbé, abbesse, abbaye, abbatial, attendre, aller, envelopper, acquérir, racquitter.»
* Brambilla. Nouveaux principes de la langue françoise, ou nouvelle méthode très-breve pour aprendre la langue françoise. Bruxelles, 1783, in-8.