«Oui, sans doute, on peut en abuser; car de quoi n’abuse-t-on pas? N’a-t-on pas abusé à l’excès de cette déférence même que l’on prétend due à l’usage sans restriction? et cet abus énorme n’est-il pas la source de toutes les bizarreries qui rendent notre orthographe et l’art même de lire notre langue si difficiles, que les deux tiers de la nation ignorent l’un et l’autre? On peut donc abuser, j’en conviens, du principe que Quintilien lui-même approuvoit, et qu’il a énoncé d’une manière si précise (Inst. orat., I, liv. vij): Ego sic scribendum quidque judico, quomodo sonat; hic enim usus est litterarum, ut custodiant voces et velut depositum reddant legentibus; mais il est possible aussi d’en user avec sagesse, avec discrétion et surtout avec avantage; il est possible d’adopter, d’après les caractères autorisés légitimement par l’usage, un système d’orthographe plus simple, mieux lié, plus conséquent..... J’oserai donc ici, sur l’autorité du sage Quintilien, proposer l’esquisse d’un systême d’orthographe, dans lequel je crois avoir réuni toutes les qualités exigibles, sans y laisser les défauts qui déshonorent notre orthographe actuelle.»
Voici l’analyse de ce système:
1o Beauzée supprime la consonne redoublée dans l’écriture quand elle ne se fait pas sentir dans la prononciation: il écrit abé, acord, adoné, afaire, agresseur, tranquile, home, persone, suplice, nouriture, atentif.
2o Il marque, dans les terminaisons des mots, l’e d’un signe différent selon les cas: quand la lettre qui suit se prononce, par è; quand l’n qui suit est nasal, par é; et d’un accent circonflexe pour en faire un a nasal, laissant l’e nu s’il est muet. Exemples: Jérusalèm, abdomèn, Pémbroc, Agén, il conviént, il pressênt, êmpire, êncore, ils aimoient, ils convient, ils pressent.
3o Il distingue ainsi par l’accentuation les mots suivants:
| Sans accent grave. | Avec accent grave. | Sans accent grave. | Avec accent grave. |
| plomb | radoùb | drap | càp |
| les échêcs | un échèc | aimer | mèr |
| nid | Davìd | se fier | fièr (adj.) |
| sang | joùg | vertus | Brutùs |
| fusil | fìl | réparés | Cérès |
| cul | recùl | il subit | subìt (adj.) |
| nom | Jérusalèm | complot | la dòt |
| ancién | abdomèn | Jésus-Christ | le Chrìst |
Si le mot était, comme abcès, procès, terminé par è et s qui ne se prononce pas, il remplace l’è par l’ê. Ex: congrês, décês.
4o Il propose pour le même motif d’écrire àmmonite, Èmmanuèl, ìmmobile, ànnuìté, triènnal, ìnné, àmnistie, sòmnambule, àllusion, ìllégal, còllateur.
5o On pourrait écrire, à la manière espagnole, émall au lieu de émail, vermêll au lieu de vermeil, périll au lieu de péril, seull au lieu de seuil, fenoull au lieu de fenouil, etc.
Si l’on ne prononce qu’un l et qu’il ne soit pas mouillé, on n’en écrira qu’un: tranquile, mortèle, rebèle, une vile, vilage, etc.