Si le système de cet académicien était logique et bien conçu sous plusieurs rapports, en pratique il était inexécutable. Son écriture, hérissée de signes nouveaux et peu distincts les uns des autres, blesse toutes les habitudes de l’œil, supprime les accords du singulier et du pluriel dans les substantifs et dans les verbes, et, violant ainsi les lois premières de la grammaire, nous ramènerait à une sorte de barbarie.
Girault-Duvivier. Grammaire des grammaires, ou Analyse raisonnée des meilleurs travaux sur la langue française. Quatrième édition. Paris, 1819, 2 vol. in-8. (La première édition est de 1811.)
Ce volumineux travail a joui pendant longtemps d’une grande réputation. Le public, partant de cette idée que la meilleure grammaire devait être la plus complète, c’est-à-dire celle dans laquelle se trouveraient entassées en plus grand nombre, sous forme de règles, d’exceptions et d’exceptions de l’exception, les irrégularités et les contradictions de notre langue, a pendant trente ans accordé sa faveur à cette vaste compilation des traités de grammaire alors connus.
Pour donner une idée de la critique de son auteur, je me bornerai à remarquer que, loin de s’être enquis par un examen attentif et personnel de la valeur des travaux des novateurs qui l’avaient précédé, il s’est contenté, au chapitre Orthographe, t. II, p. 895, de reproduire sans citer, mais en la paraphrasant de temps à autre, la condamnation qu’en 1706, c’est-à-dire cent ans plus tôt, Regnier des Marais avait portée contre eux dans sa Grammaire.
Girault-Duvivier conclut ainsi: «Au surplus, ce qui répond plus victorieusement encore que tout ce qu’on vient de lire, aux divers projets tendant à la réforme de l’orthographe ordinaire, c’est que Regnier des Marais, le P. Buffier, le P. Bouhours, MM. de Port-Royal, Beauzée, Condillac, Girard, d’Olivet et le plus grand nombre de grammairiens modernes, se sont constamment opposés à leur adoption; c’est que les écrivains du siècle de Louis XIV et enfin l’Académie, juge auquel doit se soumettre tout auteur, quelque célèbre, quelque éclairé qu’il soit, les ont rejetés.»
Cette citation textuelle, dans laquelle il y a presque autant d’erreurs que de mots, ainsi qu’on peut s’en assurer par l’analyse qu’on trouve ici des travaux de Buffier, de Port-Royal, de Beauzée, de Girard, de d’Olivet et les spécimens de l’orthographe des grands écrivains ([Appendice E]), montre suffisamment avec quelle légèreté les grammairiens les plus accrédités avaient, jusqu’à nos jours, traité la question de la réforme orthographique. Je serais heureux si le présent ouvrage parvenait à déblayer le terrain de la discussion de tant d’arguments faux répétés à satiété!
C.-F. Volney. L’Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques, ouvrage élémentaire, utile à tout voyageur en Asie (tome VIII des Œuvres complètes). Paris, Bossange frères, 1821, in-8.
Note de transcription: cet ouvrage est disponible dans la collection Gutenberg sous https://www.gutenberg.org/ebooks/56545.
Quoique cet ouvrage, aussi bien que celui de M. Féline, concerne plus particulièrement la réforme dite phonographique, j’ai cru devoir les mentionner, puisqu’ils ont indirectement rapport à l’orthographe, par la classification des sons de la langue, et sont le résultat de longs efforts et de consciencieuses études. La tentative de dresser un alphabet unique et commun aux langues de l’Europe et de l’Asie est une idée aussi grande que généreuse[194]. Volney lui-même a fondé un prix annuel de 1,200 francs pour la réalisation de cette entreprise à laquelle il a consacré tant de voyages et de si longues études.
[194] L’Angleterre poursuit depuis une trentaine d’années un problème encore plus vaste et non moins important, celui d’un alphabet typographique latin perfectionné et complété, qui soit propre à la transcription de toutes les langues des tribus de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique, de l’Océanie, de la Polynésie, explorées par ses missionnaires. (Voir Max Müller, Nouvelles Leçons de la science du langage, p. 199.)