Le savant académicien a puisé dans la comparaison des idiomes, nécessaire à la préparation de son œuvre, des moyens de perfectionner le mécanisme de notre orthographe. Doué d’un vrai talent d’observation et d’une sagacité égale à sa persévérance, il doit à l’analyse minutieuse qu’il a faite des sons propres aux diverses langues qu’il a comparées une connaissance profonde des vices de notre écriture.
L’étude à laquelle Volney s’est livré au sujet des voyelles européennes et particulièrement des voyelles françaises (p. 25 à 61) depuis cinquante ans n’a guère été dépassée. Voici comment il résume les idées de ses prédécesseurs sur la détermination du nombre de nos voyelles:
«Avant Beauzée, l’abbé Dangeau (en 1693) avait compté aussi treize voyelles, mais il y comprenait aussi les quatre nasales: par conséquent il les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à lui de les proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des corporations et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans le vieil usage de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par A, E, I, O, U. L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement ce qui constitue la voyelle, que la majorité des académiciens ne put se refuser à reconnaître pour telles les prétendues diphtongues OU, EU, qui réellement ne sont pas diphtongues, mais digrammes, c’est-à-dire doubles lettres[195]. Du reste, Dangeau ne distingua pas bien les deux A, les deux O, ni les deux EU.
[195] L’auteur explique très-bien, dans plusieurs endroits, le mécanisme de la formation de ces digrammes, qui s’est produite en Europe comme en Asie. Ayant à figurer des sons nouveaux avec un alphabet restreint, on a, plutôt que d’introduire un signe nouveau, réuni les signes des sons qui isolément paraissent se faire entendre dans la nouvelle voyelle.
«Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier des Marais, chargé par l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le Dictionnaire, n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en établissant d’abord six voyelles il commit la faute de présenter y et i comme différens, lorsque de fait leur son est le même[196]; et dans l’exposé confus, embarrassé qu’il fit de toute sa doctrine, il décela l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine alors dominante. A ce sujet, je ne puis m’empêcher de remarquer que les innovations ne sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des corporations, mais au contraire celui de la hardiesse des individus, qui, libres dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination et vont à la découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps de l’armée donnent matière à délibération: elle serait prompte dans le militaire, elle est plus longue chez les gens de robe. Toute innovation court risque d’y causer un schisme, d’y être une hérésie, et ce n’est qu’avec le temps, qu’entraînée par une minorité croissante, la majorité entre et défile dans le sentier de la vérité.»
[196] Volney a raison en ce qui concerne l’y étymologique, mais l’y français, dans pays, moyen, est une véritable voyelle diphthongue.
Voici le tableau des voyelles de Volney en ce qui regarde le français:
| 1. | a | clair ou bref, petit a | Ex.: | Paris, patte, mal; | |
| 2. | a | profond ou long, grand â | âme, âge, pâte, mâle; | ||
| 3. | o | clair ou bref, petit o | odorat, hotte, molle, sol; | ||
| 4. | o | profond ou long, grand ô | hôte, haute, môle, saule, pôle; | ||
| 5. | où | bref, petit ou | chou, sou, trou; | ||
| 6. | oû | profond, grand oû | voûte, croûte, roue, houe; | ||
| 7. | eù | clair, guttural | Ex.: cœur, peur, bonheur; | ||
| 8. | eu | profond, creux | eux, deux, ceux; | ||
| 9. | ![]() | e | muet, féminin | borne, ronde, grande; | |
| – | . . . . . . . . . . . . e gothique | que je me repente; | |||
| 10. | ê | ouvert | fête, faîte, mer, fer; | ||
| 11. | ée | e (sans nom), æ, ē | née, nez; | ||
| 12. | é | masculin | né, répété; | ||
| 13. | i | bref, petit i | midi, imité, ici; | ||
| 14. | î | long, grand î | île (en mer), la bîle; | ||
| 15. | u | français | hutte, chute, nud; | ||
| Nasales: | |||||
| 16. | an | pan (de mur); | |||
| 17. | on | son (de voix); | |||
| 18. | in | brin, pain, pin, peint; | |||
| 19. | un | un, chacun. | |||
La réalisation du projet de Volney serait un puissant auxiliaire pour la diffusion des lumières et de la civilisation en Europe. Voici comment M. Féline s’exprimait à ce sujet dans l’introduction de son Dictionnaire phonétique:
«La création d’un tel alphabet intéresse au plus haut degré la politique intérieure de tous les grands États. Les sujets de la France parlent allemand, italien, breton, basque, arabe, et nombre de patois qui diffèrent beaucoup du français. Ceux de l’empire britannique parlent gallois, irlandais, écossais et font usage d’une multitude d’idiomes dans de nombreuses colonies. La Russie, disent les géographes, compte plus de cent langues différentes, dont vingt-sept principales; l’Autriche en compte également une quantité considérable dans ses divers États, animés chacun d’une nationalité jalouse. Les États-Unis sont peuplés en partie d’émigrants venus de toutes les contrées du monde. Il n’est pas jusqu’à la Suisse où règnent trois idiomes bien distincts. Certes, si la confusion des langues a arrêté l’édification de la tour de Babel, l’administration de chacun de ces États doit souffrir de la difficulté qu’éprouve l’autorité à se faire comprendre de tous les sujets soumis à sa loi. Toutes ces nations doivent donc appliquer leurs efforts à se faciliter réciproquement l’étude de ces nombreux idiomes, surtout de celui qui est adopté par le gouvernement dans chaque pays. Elles atteindraient assurément ce but en apportant à l’alphabet toutes les simplifications dont il est susceptible et en le rendant commun à toutes les langues.»
