«Un Grammairien. L’un des inconvénients de votre méthode est cette homonymie qu’elle introduit dans la langue. Quoi! vous osez écrire comme le nom du fleuve (le Pô), une de mouton, un de bière, et la ville de ? Cela n’est pas soutenable. Voyez un peu l’effet de ces quatre , , , . Comment voulez-vous qu’à chaque signe graphique, identiquement le même, on attache une idée différente?

«La Réforme. Vous vous faites illusion. Ne savez-vous pas que c’est un inconvénient attaché aux homonymes? Mais chaque mot employé dans la phrase ne laisse plus le moindre doute sur son sens. Que je vous dise: Pô est la capitale du Béarn; ou, l’armée a passé le Pô; ou, voilà vingt pô de mouton, ou enfin, donnez-moi un pô de bière, vous y trompez-vous? Les mots parlés ne se composent que de sons et non de lettres. En avez-vous vu sortir une seule de ma bouche? Non. Comment voulez-vous que votre œil s’y trompe quand vos oreilles ne s’y sont pas trompées? (Elle a ma foi raison, dit le côté droit. Attendez, attendez, dit le côté gauche.)

«L’Orateur de gauche. Vous ne répondez pas à la question. L’homonymie est un inconvénient, point de doute, mais nous avons bien peu d’homonymes qui soient en même temps oculaires et auriculaires, et il est avantageux, selon moi, quand on est entre deux écueils, d’en éviter au moins un. Lisez, et comparez,

«Un beau temps.—Un beau tan.

«Il m’entend.—Il m’en tend (des piéges).

«Serre-m’en.—Serment.

«Mais à quoi bon chercher à multiplier les exemples? Qui ne sait que cette homonymie n’a lieu qu’à l’oreille, et s’efface sur-le-champ aux yeux? Tel est le propre d’une langue écrite régulière, que la clarté n’y laisse rien à désirer. Mais quand on voit votre homonyme sin changer malgré vous de finale, comme dans sin Françoâ, sint Ustache, les sins anaqorète, sinq ome, sin mouton, sin dou, selon l’euphonie qui exige la prononciation de telle consonne que vous mettez ou changez au besoin, vous conviendrez que vous vous retirez d’un embarras pour jeter le peuple dans mille autres. Qui l’avertira de mettre un t final à celui-ci, un q à tel autre, une s à tel autre, et rien à celui-là?

«L’Orateur de droite. La langue parlée n’est, et ne peut être que la peinture des sons, et c’est à la rendre à son primitif emploi que doivent tendre tous nos efforts.

«L’Orateur de gauche. Voilà ce que je nie formellement. Toutes les langues ont des signes graphiques employés comme peintures d’idées.

«Dans les langues à désinences, et où les consonnes s’articulent, vous ne pouvez les retrancher; mais dans la nôtre, où il n’en est pas de même, regarder comme parasites les lettres qui ne se prononcent pas, ou qui ne se prononcent qu’accidentellement, étant suivies d’une voyelle, est détruire l’harmonie qui existe entre les langues soumises à des règles grammaticales qui leur sont communes. Écoutez, je m’explique.