On voit au premier coup d’œil la grande supériorité de cet alphabet sur celui de Domergue. Son auteur supprime le c, dont le son est ambigu, le q, qu’on est habitué à voir escorté de son u servile, l’x, et l’y devant les consonnes. Par contre, il y a huit lettres nouvelles, ε (e muet),
(eu), a (an), i (in), o (on), u (un), ḡ (gn), l (l mouillé). S’il eût mieux approfondi l’ouvrage de Volney et qu’il eût étudié l’alphabet polonais, il eût reconnu que, pour les voyelles nasales, la cédille est un signe plus commode que le trait inférieur, puisque dans l’écriture elle n’exige pas une levée de la main. Ce n’est point non plus le g qu’il fallait tilder, mais le n, comme le font les Espagnols. L’adoption de la lettre k à la place de c donne à son ekritur u̱ kû d’εl sôvaj (un coup d’œil sauvage) qu’il eût pu facilement éviter, et qui a prêté le flanc aux plaisanteries du journalisme, plus enclin à rechercher le côté plaisant que le côté utile de toute chose nouvelle.
Quoi qu’il en soit de ces imperfections de détail du système, faciles d’ailleurs à corriger, beaucoup d’instituteurs primaires sont convaincus que son adoption dans les salles d’asile et les écoles de village serait un grand bienfait. Un adolescent apprendrait à lire et à écrire en trois mois au lieu de trois ans. Il serait toujours à même de passer plus tard à l’écriture savante et difficile des lettrés, pour laquelle l’auteur a d’ailleurs préparé des exercices gradués très-bien conçus.
Le Dictionnaire de la prononciation de M. Féline était destiné à répondre à une objection souvent faite aux réformateurs phonographes: «Vous prétendez écrire suivant la prononciation; mais quelle prononciation? Il y a la prononciation gasconne, la prononciation marseillaise, la prononciation normande, la prononciation parisienne. Dans votre système, n’y aura-t-il pas autant d’orthographes diverses qu’il y a d’accents étrangers dans l’idiome national?»
Il est manifeste, répondent les réformateurs, qu’il doit y avoir une prononciation modèle, un dictionnaire de la vraie prononciation, qui rappelle à l’ordre les prononciations vicieuses, lesquelles engendrent des orthographes également vicieuses. Cette prononciation modèle ramènerait peu à peu les accents et les patois à un type normal et unique.
Le Dictionnaire de M. Féline, précieux déjà pour les étrangers, pourrait, à l’aide de quelques corrections, rendre de très-grands services. On devrait s’inspirer, pour le perfectionner, du beau travail de Volney sur les voyelles européennes; car M. Féline, dans l’intérêt de la multitude, sans doute, a négligé certaines nuances de prononciation qui constituent la délicatesse de notre langue. Il me paraît avoir confondu des valeurs distinctes de l’e dit muet (voir plus haut, p. [313]), et mal représenter la diphthongue oi par les signes ûa (oua). Pour les consonnes, M. Féline aurait dû distinguer le w anglais, véritable voyelle, du w allemand, qui doit être représenté par notre v simple.
Le Mémoire qui précède son Dictionnaire, et qui relate les travaux d’une commission de savants formée pour déterminer la valeur et le signe de tous nos sons, est un travail plein d’intérêt. Dans cet écrit, M. Féline développe les avantages de la simplification de notre orthographe et aussi de notre alphabet.
«Pourquoi, dit-il, ne pas perfectionner l’alphabet, l’instrument le plus usité du travail, comme on perfectionne les autres? Pourquoi ne le soumettrait-on pas à ce rationalisme auquel la civilisation moderne doit ses succès? Il existe sans doute une différence: c’est que chaque fabricant, chaque ouvrier, est libre de modifier comme il l’entend une machine ou un outil, et qu’il n’en est pas de même de l’alphabet; mais pourquoi le gouvernement, les académies, les administrations, refuseraient-ils de perfectionner l’instrument de travail de toute la nation, ainsi que le ferait le dernier des ouvriers, ainsi que l’exigerait tout fabricant, ainsi que l’a fait la Convention pour les poids et mesures?
«Le gouvernement, qui fait plus d’efforts que jamais pour étendre l’instruction du peuple; les philanthropes de toutes les opinions qui le secondent; ceux qui veulent son bien-être, son amélioration matérielle et morale, tous doivent désirer une réforme qui peut seule généraliser l’instruction primaire. Jamais on n’aura fait autant de bien à si peu de frais.