«Voici donc une série d’applications actuelles que je proposerais volontiers, d’une manière formelle, à tous les amis de la réforme: 1o Retranchement de l’h muet (Omère).—2o Retranchement des lettres doubles (abé, tranquile, éfet, etc.).—3o Emploi d’une seule consonne où il y en a deux inutilement (alfabet, ortografe, téâtre, etc.).—4o Expulsion de l’m où l’on ne prononce que n (anfibie, etc.).—5o Expulsion de l’x comme marquant le pluriel (eus, veus, ceus, etc.).—6o Abandon de l’usage absurde et sans prétexte étymologique, qui double la consonne dans les mots homme, venant de homo, donner, de donare, honneur, de honor (ome, doner, oneur).—7o Expulsion du t ayant le son de l’s (atension, etc.).»
Dans un ouvrage en 2 vol. in-8, intitulé la France mistique, publié un an plus tard, M. Erdan a mis en pratique sa réforme. Ces deux volumes sont imprimés en entier d’après son système. Voici comme il en explique le fonctionnement:
«Règles suivies dans la grafie de ce livre. Nous n’avons point visé à la fonografie absolue, c’est-à-dire à l’écriture exactement conforme à la parole. Il est trop évident à nos yeuz que, si nous devons obtenir des réformes ortografiques (et nous en obtiendrons), nous ne les obtiendrons que par une série de modifications et de simplifications lentes et successives. D’ailleurs, des expériences célèbres sont là pour montrer jusqu’à quel point est impraticable et impossible une transformation subite.
«Nous avons donc fait uniquement de la néografie; nous avons simplifié les choses facilement simplifiables; nous avons modifié ce qui pouvait l’être sans choquer et éfaroucher les lecteurs; nous avons même, autant que possible, tenu à ne pas sortir des limites que s’étaient tracées les néografes modérés du dis-huitième siècle. Nous en somes sortis néanmoins par la substitution de l’s au t dans les mots où ce t sonait s, et était précédé d’une consone; dans les cas où le t est entre deuz voyèles, nous avons cru devoir le laisser, au moins quant à présent. Mais cela même a été pratiqué, avec des choses bien plus hardies, par l’abé de Saint-Pierre et par quelques autres.
«Nous avons aussi préféré le z à l’s dans les pluriels académiques terminés par x. La prononciation réèle, en éfet, est z, non s, quand èle a lieu: le vrai signe du pluriel est donc z, non s.
«Nous n’avons pas toujours été rigoureuz et logique. Ainsi nous avons écrit mettre et permètre, pour éviter, par ecsès de précaution, les homografies—qui n’auraient pas nui sans doute à la clarté—mais qui auraient prêté à une ataque contre notre réforme, sous le prétexte que mètre (verbe) aurait pu se confondre avec mètre (substantif). Nous avons donc momentanément sacrifié la logique.»
P. Poitevin. Grammaire générale et historique de la langue française. Paris, 1856, 2 vol. in-8.
Au chapitre de l’Orthographe, M. Poitevin, après avoir cité l’opinion sur la simplification de l’orthographe que j’avais émise en 1855, dans mon Rapport sur l’Exposition universelle de Londres, s’exprime ainsi:
«Ces observations sont fort justes, et il est fâcheux que M. Ambroise Firmin Didot se soit borné à exprimer un vœu; il lui appartenait de donner l’exemple des réformes raisonnables et d’ouvrir la voie dans laquelle l’Académie ne peut entrer la première; rien ne lui eût été plus facile assurément que de faire sortir de ses nombreuses publications tout un système nouveau d’orthographe; c’était une œuvre digne de lui, et nous regrettons qu’il ne l’ait pas accomplie.»
Mais le respect que l’on doit aux décisions de l’Académie, et qui m’est plus particulièrement imposé, comme ayant l’honneur d’être son imprimeur, m’interdisait plus qu’à tout autre de songer à rien innover. C’est à l’Académie, en raison même de l’autorité suprême qu’on lui reconnaît, de répondre, dans la limite qu’elle jugera convenable, au vœu général.