M. Noel veut aussi qu’on écrive la foie (fides) et le foi (hepar), le nef ou la nève (navis), le soif et une cuillère au lieu de cuiller. La rectification de ce dernier mot est unanimement réclamée.

Le mot voix (vox) devrait, selon lui, être écrit voye pour lui donner une terminaison féminine, tout en le distinguant de voie (via), attendu que «cette forme le rapprocherait de son dérivé voyelle et lui donnerait bien plus d’ampleur et d’harmonie.»

«Les grammairiens, ajoute-t-il, en portant le marteau sur l’y, si sonore dans des mots tels que paye, payement, etc., pour le remplacer par cet i fêlé, qui est en si grande faveur auprès d’eux, ont-ils rendu service à la langue? Doit-on prononcer égaye, bégaye et faire rimer ces mots avec baie; il faudrait alors écrire égaie, bégaie. C’est donc un peu comme s’il y avait -éïe, résonnance vraiment féminine, qu’il faut que l’on prononce, et non pas é, son sec et bref, désinence toute masculine.»

Les 240 pages de M. Noel présentent le même intérêt, la même originalité dans un sujet qu’on aurait pu croire épuisé, et c’est à lui qu’on devait (page 205 et suivantes) le travail le plus étendu sur le pluriel des noms composés.

Casimir Henricy. Traité de la réforme de l’orthographe, comprenant les origines et les transformations de la langue française, dans la Tribune des linguistes, 1re année, 1858-1859. Paris, gr. in-8.—Gramère fransèze d’après la réforme ortografiqe. 11 livraisons, faisant suite au Dictionnaire français illustré de Maurice La Châtre. Paris, in-4.

M. Henricy s’est livré à de grandes et consciencieuses recherches sur l’histoire de l’orthographe, et présente sur la réforme des idées fort sages:

«Il y aurait folie, dit-il[207], à penser que ma Gramère fransèze d’après la réforme ortografiqe puisse servir de règle à la génération actuelle. Ce qu’on peut suivre comme un guide sûr aujourd’hui, c’est ma Grammaire française d’après l’orthographe académique. Le Traité de la réforme de l’orthographe est à l’adresse des gens qui veulent s’éclairer sur cette importante question et qui pensent qu’une réforme serait utile. Ils trouveront là un plan complet de réforme divisée en cinq degrés; et je ne leur propose que l’adoption du premier degré, réforme bien simple, déjà pratiquée par les écrivains les plus éminents des deux derniers siècles, notamment par Du Marsais, dans son Traité des tropes, réimprimé en 1804 avec cette même orthographe.»

[207] Tribune des linguistes, p. 60.

«La conséquence de la constitution vicieuse de notre écriture, ajoute-t-il plus loin (p. 126), est que pas un homme ne peut à bon droit se flatter de connaître parfaitement l’orthographe, de ne jamais broncher dans ses sentiers tortueux. Les gens qui la connaissent le mieux ne rougissent pas de l’avouer. En fît-on la seule étude de sa vie, on ne parviendrait pas à l’apprendre, même à l’aide d’une intelligence exceptionnelle. On ne parviendrait qu’à s’abrutir. L’écriture ne constitue en effet qu’un instrument, mais c’est l’instrument indispensable pour arriver à la connaissance des sciences..... Or l’intelligence de l’homme le mieux doué a des bornes, et il est évident que, s’il l’emploie toute à apprendre ou à retenir l’orthographe, il ne lui en reste plus pour l’étude des sciences. Celui qui, grâce à de longs et pénibles travaux et à une attention soutenue, parvient à écrire correctement quelques pages, sans le secours d’un dictionnaire, n’a donc pas lieu d’être si fier! Du reste, les plus experts en pareille matière ont toujours reculé devant le défi de subir victorieusement une épreuve.» (Voir p. 320.)

Il résulte du travail très-étendu et très-approfondi de M. Henricy qu’il reconnaît la nécessité de ne procéder à la réforme qu’avec mesure et successivement. Il fixe même cinq degrés, séparés par deux ans d’intervalle, pour atteindre une réforme telle qu’il la conçoit possible. Mais, d’une part, les catégories qu’il propose feraient l’objet de longues discussions, et, d’autre part, dix années sont un terme insuffisant pour permettre d’espérer un pareil résultat.