«On la met aussi par pure déférence pour l’étymologie, en tête de certains autres mots où elle est inutile: l’histoire, l’homme, l’hôtel. Il serait à désirer qu’on pointât le hache répulsif pour le distinguer de ce hache inutile ou muet: le ·héros, les ·haricots, le ·homar, ou mieux qu’on l’accentuât d’un esprit, comme les Grecs, les ‛héros, les ‛haricots.»
Le projet conçu en 1865 par M. Duruy, ministre de l’instruction publique, projet non réalisé, de rendre l’enseignement primaire obligatoire, a inspiré à M. Negrin une boutade humoristique sur la nécessité de la réforme de l’orthographe. Je crois devoir en transcrire un passage pour donner une idée du système orthographique de son auteur:
«Ma proposition est, pour ainsi dire, le complément de la grande mesure qui se prépare. On forcera les prolétaires à fréquenter pendant deux années une école, mais les amènera-t-on en deux ans à déchiffrer des hiérogliphes sans logique? J’en doute. C’est ce qui m’enhardit à prendre la plume.
«Nous sommes actuellement spectateurs de deux scènes qui se déroulent sur le théâtre de l’humanité: la vulgarisation et la décadence du français.
«La vulgarisation se constate chez tous les peuples; elle augmente chaque jour avec l’amendement social, dont elle est un des agents providentiels; nul ne songe à la nier; je ne songe donc pas à la démontrer. Elle est du reste une conséquence tout rationnelle de la nature claire et sistématique de notre idiome, de la multiplicité des chefs d’œuvre qu’il a contribué à éterniser, de la valeur légendaire de nos soldats qui, sous la République et sous l’Empire, l’ont parlé à travers toutes les métropoles de l’Europe.
«La décadence ne se manifeste pas moins..... Je ne veux parler que de la décadence de la forme. Elle s’engendre partout, elle se montre partout, elle menace partout; les esprits observateurs la remarquent; les esprits spéculatifs s’en affligent et les esprits policés la redoutent. Jetons en effet les ieux autour de nous. On compose les feuilletons avec la phraséologie des coulisses, on dialogue les vaudevilles avec le glossaire des boulevards; on rédige les bulletins de la presse avec des mots anglais, des mots allemands, des mots grotesques. Est-ce là du français? Qui de nous peut se vanter de comprendre d’un bout à l’autre la dissertation la meilleure de la meilleure des gazettes? Est-ce là notre langue?
«Je sais bien les causes du mal, et chacun les sait comme moi... Mais que nous font les causes, quand la blessure saigne?
«Néanmoins, à ce torrent de mauvais goût une digue peut être opposée: c’est la FIXATION DE LA LANGUE.
..... «C’est au sein d’une commission spéciale présidée par Napoléon III, en tant que littérateur, ou par vous, Monsieur le Ministre, en tant qu’historien, que pourraient être vérifiées les critiques déjà publiées, que pourraient être discutées les méthodes, les définitions et les règles; que pourraient être déterminés l’emploi des majuscules et celui des signes; que pourrait être fixé le pluriel des noms composés et des noms d’origine étrangère; qu’enfin pourraient être tranchés tant de différends qui divisent les précepteurs et embarrassent les élèves.....
«Nous aurions ainsi une espèce de constitution orthographique.»